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Orwell George, « Dans la dèche à Paris et à Londres » (1933)

Nous sommes à la fin de l’été 1929. George Orwell qu’on ne connaît encore que sous son vrai nom, Eric Arthur Blair, est à Paris depuis plus d’un an pour y observer les bas-fonds. Tout à coup, il découvre qu’il va être à court d’argent, et après de longues journées infructueuses à la recherche du moindre petit boulot, il est obligé d'avoir recours au Mont-de-piété où il se fait rouler par manque d'expérience, puis acculé aux véritables affres de la faim avec la terreur de se retrouver à la rue.

Ce n’est que grâce à Boris, un vieil ami, officier russe blanc reconverti en serveur, qu’il finit, pour un salaire de misère, par trouver une place à la plonge dans un hôtel de luxe, un travail exténuant et ahurissant dans des sous-sols surchauffés d’une crasse épouvantable. A la description de toutes les difficultés qu’il doit affronter et à toutes les ruses que la grande pauvreté finit par vous enseigner, il raconte avec grande minutie toutes les lois, habitudes, hiérarchies, faits et gestes qu'on trouve derrière la façade hautaine de ce que ses clients imaginent être un grand hôtel. A vous soulever le cœur !

Puis il part pour Londres où l’attend un emploi. Quand il arrive sur place sans le sou, il apprend que ses employeurs sont partis à l’étranger et qu’ils seront de retour dans un mois. Pendant un mois, il est donc obligé de partager la vie des vagabonds, des trimardeurs, véritable foule de cheminots qui dans l’impossibilité de trouver le moindre travail rémunérateur, passent leurs journées à marcher indéfiniment d’un refuge de nuit à l’autre, de ces cruels refuges-prisons que l’Angleterre a inventé pour éviter que les gens ne meurent de froid, sans jamais pouvoir s’arrêter sous peine d’être interpellés par la police.

Mario, Paddy, Bill et bien d’autres sont tour à tour ses compagnons de route.

 

« Voilà le monde qui vous attend si vous vous trouvez un jour sans le sou. » Et de ce monde, l'auteur raconte, comme dans une sorte de « journal de voyage », les rencontres, la vie, les terribles misères, les injustices, les sentiments, les raisonnements, les fourberies, avec grande minutie et immense respect.

 

Ce livre m’a terriblement frappée et je ne suis pas prête de l’oublier : « le plus grand de tous les livres d’Orwell » a dit Henry Miller. Moi qui connaissais déjà La Ferme des Animaux, Hommage à la Catalogne et 1984, qui m’ont particulièrement plu, je crois bien qu’il a raison. Dommage que ce titre ne figure pas parmi les plus connus. Et puis, le lire aujourd’hui, après le crack de Wall Street en septembre dernier et la dépression en cours, lui donne une touche d’actualité et une résonnance encore plus forte. Car, vu qu’il s’agit d’un vécu de 1929, on ne peut pas s’empêcher de faire un parallèle avec la grande dépression américaine qui a suivi le crack financier de la même année.

Le fait est, cependant, que la recrudescence de la misère et du chômage en France et en Angleterre en 1929 ne pouvaient pas encore être dues aux retombées de cette crise en Europe. Tout comme en 2008, en somme. Voilà donc une confirmation de plus, si cela était nécessaire, que la montée du chômage et de la misère finissent par générer les cracks financiers (et non pas le contraire), comme si ces fameux cracks, plus que conséquences d’un manque d’éthique financière, étaient avant tout celles d'un choix politique à court terme qui tout d'abord réfute toute éthique économique, refusant ensuite délibéremment d'entendre les sonnettes d'alarme. Et même si les gouvernants de l'UE affirment l’avoir compris (mais j’en doute), je me demande, d'une part, comment il est possible que ces dernières années, ils n’aient tenu aucun compte des mêmes signes prémonitoires qui avaient précédé le crack de 1929, et, d’autre part, comment il se fait qu’ils ne trouvent rien de mieux, ensemble ou séparément, que de proposer des solutions identiques à l’erreur, en faveur des plus riches et en abandonnant les plus démunis à l’aumône étatique ou à la misère avec ses foyers d'urgence ?

 

Les passages suivants, réflexions de l’auteur écrites en 1931 vers la fin de son récit, en disent beaucoup plus que tout ce que je pourrais ajouter. Alors bonne lecture…. Et surtout, procurez-vous ce bouquin ! C’est le bon moment pour le lire !

 

« Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter quelques mots sur le statut social des mendiants : car celui qui les a côtoyés journellement et a pû constater que ce sont des êtres humains comme vous et moi ne peut s’empêcher d’être frappé pas la curieuse attitude que la société adopte à leur égard. Pour les braves gens, dirait-on, il y a une différence essentielle entre les mendiants et les « travailleurs » normaux. Ils forment une race à part, une classe de parias, comme les malfaiteurs et les prostituées. Les travailleurs « travaillent », les mendiants ne « travaillent » pas. Ce sont des parasites, des inutiles. On tient pour acquis qu’un mendiant ne « gagne » pas sa vie au sens où un maçon ou un critique littéraire « gagnent » la leur. Le mendiant n’est qu’une verrue sur le corps social, qu’on tolère parce que nous vivons dans une ère civilisée, mais c’est un être essentiellement méprisable.

« Pourtant, à y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les moyens d’existence d’un mendiant et ceux de bon nombre de personnes respectables. Les mendiants ne travaillent pas, dit-on. Mais alors, qu’est-ce que le travail ? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C’est un métier comme un autre. Parfaitement inutile, bien sûr – mais alors bien des activités enveloppées d’une aura de bon ton sont elles aussi inutiles. En tant que type social, un mendiant soutient avantageusement la comparaison avec quantité d’autres. Il est honnête, comparé aux vendeurs de la plupart des spécialités pharmaceutiques ; il a l’âme noble comparé au propriétaire d’un journal du dimanche ; il est aimable à côté d’un représentant de biens à crédit – bref c’est un parasite, mais un parasite somme toute inoffensif. Il prend à la communauté rarement plus que ce qu’il lui faut pour subsister et – chose qui devrait le justifier à nos yeux si l’on s’en tient aux valeurs morales en cours – il paie cela par d’innombrables souffrances. Je ne vois décidément rien chez un mendiant qui puisse le faire ranger dans une catégorie d’êtres à part, ou donner à qui que ce soit d’entre nous le droit de le mépriser. » p. 236-237

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 « C’est une grande erreur de croire que les chômeurs ne pensent qu’à l’argent qui ne rentre pas. Au contraire, un esprit frustre, de tout temps habitué à travailler, a encore plus besoin de travail que d’argent. Avec un peu d’instruction, on peut s’accommoder de l’oisiveté forcée qui est l’une des pires misères liées à la pauvreté. Mais un être comme Paddy, à qui l’on ôte toute possibilité d’occuper son temps est aussi malheureux sans travail qu’un chien à l’attache. Voilà pourquoi il est si absurde d’affirmer que ceux qui ont « dégringolé l’échelle sociale » sont plus à plaindre que les autres. Celui qui est vraiment à plaindre, c’est l’homme qui s’est trouvé tout en bas dès le départ, et qui doit affronter la pauvreté avec un  esprit vide et désarmé. » p. 247

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« L’homme à qui on fait la charité, nourrit, quasi invariablement, une haine féroce à l’égard de son bienfaiteur – c’est une constante de la nature humaine. Et quand il se sent soutenu par cinquante ou cent individus partageant son cas, il ne se fait pas faute de déverser sa bile, et de manifester sa haine. » p. 252

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« La conversation s'orienta vers la vie du trimardeur. Il critiqua le système qui oblige un vagabond à passer quatorze heures par jour dans un asile, et les dix heures restantes à marcher en évitant la police. Il évoqua son propre cas : six mois vécus aux crochets de la société parce qu'il lui manquait quelques livres [sterling] pour acheter des outils. C'était stupide selon lui.

Je lui parlais alors du gaspillage de nourriture dont j'avais été le rémoin. (...) Il m'admonesta sévèrement :

"On ne peut pas faire autrement, me dit-il. Si ces endroits étaient trop douillets, vous verriez affluer toute la lie du pays. C'est uniquement la mauvaise nourriture qu'on vous donne qui tient cette racaille à l'écart. Ces trimardeurs sont simplement trop fénéants pour travailler, voilà tout. Ils n'ont pas besoin d'être encore encouragés à fainéanter. C'est de la racaille".

J'essayais de lui montrer qu'il se trompait, mais il ne voulait rien entendre, ne cessant de répéter :

"Il faut pas avoir pitié de ces fénèants-là. La lie de la société, voilà ce que c'est. Pas des gens comme vous et moi. C'est de la racaille, c'est tout."

Il était assez frappant de constater le soin pharisien qu'il mettait à se démarquer de « ces fénéants-là ». p. 271

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« Au cour de l’année dernière, certains asiles ont été réaménagés au point de devenir méconnaissables, à en croire certains témoignages, et l’on parle de procéder de même pour tous les autres. Mais ceci laisse intact le cœur du problème. Ce dont il s’agit, c’est de transformer un vagabond à moitié mort d’ennui et de faim en un être humain qui puisse avoir le respect de lui-même. Un simple surcroît de confort ne saurait y suffire. Même si les asiles de nuit devenaient franchement luxueux (ce qui ne sera jamais le cas*), la vie d’un vagabond serait toujours une vie gaspillée en pure perte. Il serait toujours un miséreux à qui était interdit tout espoir de mariage ou de vie de famille et représenterait toujours une perte sèche pour la société. Ce qu’il faut, c’est l’arracher à la pauvreté, et cela ne peut se faire qu’en lui offrant du travail, mais un travail dont il puisse goûter les fruits. Actuellement, dans la plupart des asiles de nuit, les vagabonds n’effectuent absolument aucun travail. (…) Pourtant, il existe un moyen assez évident de les rendre utiles qui est le suivant : chaque asile pourrait être flanqué d’un petite ferme, ou tout le moins d’un jardin maraîcher, et tous les vagabonds qui se présenteraient pourraient effectuer une journée de travail utile. (…) Car si l’on pose la question : que faire d’hommes oisifs et mal nourris ? la réponse qui vient tout naturellement est : leur permettre d’assurer eux-mêmes leur subsistance. » p 281-282-283.

 

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Ecrit par ImpasseSud, le Samedi 28 Février 2009, 12:36 dans la rubrique "J'ai lu".