Joueb.com
Envie de créer un weblog ?
ViaBloga
Le nec plus ultra pour créer un site web.
Débarrassez vous de cette publicité : participez ! :O)

« A Shanghai, il y a un endroit... »

Shanghai, le Bund« Bonjour, ma tante ». Comme chaque matin Lu me salue en sortant très tôt de la maison. Je suis toujours réveillée quand elle passe, soit en train d’écrire soit en train de corriger des épreuves. Elle, elle fonce à l’université. Son frère Xiao vient juste de rentrer de son service nocturne, le jour, il étudie lui aussi, mais pour l’instant il est portier de nuit dans un grand hôtel et il y a une semaine, il servait aux tables du Kentucky Fried Chicken. Ici, dans la grande maison où j’ai essayé de réunir ce qui reste de ma famille éparpillée dans toute la Chine, il est difficile de trouver un refuge pour soi. Alors, imaginez un peu un « refuge-refuge »! Et pourtant le coup de téléphone de Rome était clair : « écris un récit sur les refuges de la gauche ». En Chine, les lieux officiels de la gauche sont nombreux, des bases rouges de l’armée de la Longue Marche à la maison natale de Mao à Shaoshan dans le Hunan, relancée désormais comme l’un des buts préférés du tourisme interne. Mais, justement, il s’agit de localités plus que traditionnelles. Ici, c’est le concept de refuge qui est difficile, comme celui de gauche d’ailleurs, dans un pays immense encore gouverné par le Parti communiste. Et pourtant, une gauche, au sein du parti et en dehors, il y en a toujours eu une. Même aujourd’hui, mais il est difficile d’en parler. Et pourtant, nous, intellectuels, nous le voyons bien. C’est pourquoi j’ai envie de dire que Shanghai toute entière est un « refuge de la gauche ».


Parce que Shanghai est la porte de la Chine par laquelle sont entrés les temps modernes, y compris le monde occidental, violent et commercial des Concessions. Parce que c’est ici, la ville la plus peuplée et la plus industrielle de la Chine, ici qu’est né l’immense prolétariat de millions et millions d’hommes et de femmes avec les premières grèves et les premiers syndicats de l’Asie. Ici qu’on tenta l’intentable, la révolution culturelle – dont on ne peut pas parler – avec la commune de Shanghai en 1967. Ici, dans cette ville plus qu’ailleurs, que se reflète l’entière et terrible histoire des modernisations et des zones spéciales de tout le littoral. S’il y avait et s’il y a un endroit qui était et est le refuge de la gauche, c’est Shanghai. Mais une écrivaine de scénarios et de récits, où a-t-elle trouvé refuge durant toutes ces années ? Et maintenant, où peut-elle aller se cacher tandis que sur cette ville, comme sur un grand nombre de villes chinoises, est sur le point de s’abattre le rendez-vous que la Chine a avec l’Histoire, c’est-à-dire sa revanche, son envie de crier : Nous sommes comme vous, encore mieux, plus que vous dans tous les camps de la réalité ? Naturellement, je suis en train de parler des Jeux Olympiques de 2008, pour lesquels il n’y a pas un seul Chinois qui ne frémisse, pris par la fièvre de l’attente et des triomphes. Voilà, où peut-on fuir, ou plutôt se réfugier ?


A vrai dire, à Shanghai, des endroits à moi, j'en ai un ou deux. Ils sont à toutes épreuves contre la famille. Là, personne ne vient me trouver parmi les nombreux parents qui depuis quelques années vivent avec moi dans un grand loft, l’ancien dépôt de lessives et savons d’un commerçant alsacien d’il y a cent ans, au temps des concessions, avec une de ces plaques encore imprimées dans les briques du bas de la maison : Monsieur Bishwiller. J’y habite avec une partie de ma famille et de celle de mon mari, un peintre et sculpteur affirmé qui a fait une exposition à New York. Famille élargie l’appelle-t-on en Occident. Chez nous, tout a toujours été très élargie.

Dans cet étage divisé en trois appartements, il y a presque toute la Chine, y compris quatre personnes âgées qui, le matin, régulièrement, vont faire du Tai Chi Chuan sur le vieux Bund le long du fleuve Huang Pu et la famille pauvre d’une chère cousine de Tianjin, avec ses enfants au chômage et prêts chaque jour aux pires des boulots. Je dis pires parce qu’en ville, on est en train de réorganiser la corruption des années trente. Plus un jeune couple arrivé des campagnes de l’intérieur, qui a eu un enfant et ronge son frein parce qu’il en veut un autre. Des gens qui vont, des gens qui viennent. On partage tout, entre ceux qui fuient l’intérieur et ceux qui se sauvent des zones nouvelles de l’ « extérieur ». Moi, je les ai vus les nouveaux pauvres par milliers et milliers en train de dormir dans les gares de l’intérieur sans plus aucune maison, terre ou travail.

Mais la fugue de la réalité reste individuelle, aussi parce ce que parfois il est difficile de se concentrer pour écrire dans le chaos d’une maison qui est presque un hôtel. C’est ainsi que j’ai trouvé mon nouveau refuge de la gauche, assez risqué. Et dire que quand j’étais enfant, j’étais obligée d’y aller. Maintenant, je l’ai choisi comme « mon » endroit en ville. Je suis fière de connaître Shanghai comme ma poche, la ville où je suis née, mais j’avoue que ce n’est que grâce à la chaleur que, récemment, j’ai découvert le « Musée du Premier Congrès ». Un peu comme Pirandello, qui fait dériver la religiosité de ses concitoyens de la fraîcheur particulière des églises siciliennes. Ou comme le grand écrivain égyptien Mahfouz, qui fait remonter l’amour pour le cinéma des habitants du Caire au fait que les cinémas, en Egypte, ont été les premiers édifices publics climatisés. Je veux dire par là que moi, j’ai redécouvert le communisme chinois, parce là, au numéro 106 de la rue Xingye, se trouve la zone la plus fraîche et la plus sèche de toute la ville désormais écrasée par la brume invisible et irrespirable de smog gris qui pèse sur grande partie du ciel chinois. Bien sûr, à Pékin c’est pire. De toute façon Shanghai reste différente, elle a toujours le vert de ses parcs si nombreux et ses avenues bordées de mûriers séculaires.


Le Musée du Premier Congrès est sûrement moins beau que celui de
Lu Xun qui se trouve dans la partie nord de la ville. Quand j’ai commencé à publier mes premiers récits, je prenais souvent le trolleybus numéro 18 et j’allais jusqu’au terminus qui se trouve presque devant le musée de Lu Xun dans le Parc Hongkou. Là, je restais des heures et des heures à regarder l’immobilité temporelle et la simplicité de son écritoire. C’était mon refuge contre le tumulte quotidien des années soixante. Mais il n’y a aucune comparaison avec mon nouveau point de fugue. L’explication se trouve dans l’épais mystère que j’y ai découvert, si épais qu’il est devenu ma cachette.

Si ! dans la maison où l’Histoire veut qu’on ait fondé le Parti communiste chinois : Le 1er juillet 1921, paraît-il, à la direction de l’école de filles Po Wen, déserte pendant les vacances et confiée à un cuisinier-gardien qui, pour l’occasion, devint le complice d’un évènement historique qui, en plus de révolutionner la Chine, allait ensuite transformé l’endroit en musée. Ponctuellement reconstruit avec les chaises, la table de salle à manger cirée sur laquelle, laisse-t-on entendre, les 12 délégués ont ce jour-là longuement débattu, tout autant de tasses à thé disposées en bon ordre, pinceaux, encre et papier pour écrire, bouquet de fleurs en plastique et portrait de Marx. Reconstruit, tout comme le destin glorieux de quelques-uns des participants à la réunion. Parce que seuls quelques-uns parmi eux se retrouvèrent en 1949 sur l’estrade d’où Mao proclama la victoire des communistes sur les nationalistes du Kouo-min-tang, tandis que la vie de certains autres – l’un d’eux alla jusqu’à collaborer avec l’occupant japonais -, est soigneusement ignorée.


Mais les choses se sont-elles réellement passées ainsi ? La question que je me suis posée après les innombrables fois que j’ai traversé, au frais, la cour intérieure de la vieille maison de l’ancienne concession française au numéro 106 de la rue Xingye est quelque chose de plus qu’un doute personnel ou d’une farce. Il s'agit d'une énigme qui traverse la réalité de la Chine, et que la vérité historique n’a pas réussi à éclaircir complètement.
Voici les données : l’histoire officielle ne parle plus du 1er juillet comme date fondatrice, quelques sources parlent même du mois d’août. Les premières nouvelles de l’Internationale communiste parlaient d’une présence fournie de délégations d’ouvriers et de paysans applaudissant, mais ce n’était pas vrai. Les délégués du Premier Congrès étaient seuls et ils n’étaient que 12 à représenter les 57 communistes – oui, vous avez bien lu –,  les seuls que comptait alors la Chine toute entière avec déjà des centaines de millions d’habitants. En outre, on sait désormais que la réunion fut sujette aux règles de la clandestinité, et que, pour cette raison, on la déplaça à l’improviste sur une jonque ou un bateau de plaisance au large d’un lac entre Shanghai et Hongchow. Et enfin. le premier secrétaire fut élu, mais il vaut mieux ne pas le rappeler…. Mao y était, mais il avait 28 ans et n’était qu’un individu quelconque. L’incertitude à propos du lieu, de la date et des participants ne cache-t-elle pas les contradictions à propos de la façon dont il fut fondé ? Trop d’ambiguïtés et toutes dans l’ombre.

En somme, j’ai eu le doute que la Parti communiste chinois, en réalité, ait jamais été fondé. Mais même s’il ne s’est agi que d’une annonce, elle a quand même très bien marché. A partir de ce moment-là, en effet, la présence des communistes devint toujours plus nombreuse, surtout parce qu’ils travaillèrent à construire la protestation des ouvriers, à organiser les syndicats et à organiser les jeunes. Ils se mirent en chemin avec tant de gens ordinaires, leurs égaux.


C’est ainsi que, tandis que j’observe, assise sur ma petite chaise pliante de promenade les intérieurs du Musée du Premier Congrès, que je lis la phrase écrite par Mao : « Une étincelle peut mettre le feu à la plaine », et que j’observe à chaque fois, toujours curieuse, l’ombre des tasses à thé sur la table qu’on cire chaque matin, il me vient à l’esprit que la nuit cette réunion continue dans la clandestinité, contre le temps, au-delà du temps. Chaque nuit la fondation continue, avec les interrogations sur ses raisons. Actuellement, on en aurait tellement besoin d’un Premier Congrès ! De communistes comme si c’était la première fois, au milieu des nouvelles inégalités ! Va savoir ce qu’en pensent Lu qui court à l’Université et Xiao qui va prendre son service de nuit au Grand Hôtel ; et ma belle-sœur et mon beau-frère paysans qui ont débarqué de l’intérieur de la Chine pour fuir la faim et travaillent comme ouvrers dans l’usine alimentaire d’un neo milliardaire  ; et ma sœur qui s’est « transférée » - en pratique elle a pris la fuite – de la zone spéciale de Shenzhen. Mais aussi mon compagnon à qui, quand il est arrivé à New York il y a deux ans pour son exposition, on a demandé : « Mais la Chine, quand va-t-elle exploser ? » J’ai la sensation qu’un Premier Congrès est vraiment nécessaire.»

Qing Chun* « C’’è un posto a Shanghai… » publié sur Il Manifesto le 15 septembre 2007.

Traduction de l’italien par ImpasseSud

 


Ce qui m'a plu dans ce récit, - et bien que les partis communistes ne m'aient jamais plu à cause de leur dérives totalitaires -, c'est non seulement le point de vue honnête de l'auteur, mais surtout ce désir de retour à un monde qui remettrait en tête de liste de ses priorités la recherche de l'égalité des chances pour tous, au lieu du culte désormais universel du dieu-fric. En Occident comme en Chine d'ailleurs...

 

 

*Quing Chun est le pseudonyme d’une fameuse écrivaine et scénariste chinoise. De ses romans et nouvelles, ont été tirés les sujets de certains films importants très appréciés dans le monde entier. Actuellement elle vit à Shanghai.

 

Mots-clefs : ,

Ecrit par ImpasseSud, le Lundi 1 Octobre 2007, 08:40 dans la rubrique "Récits".