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Nafisi Azar, « Lire Lolita à Téhéran » (2003)
Voilà un livre magnifique, un hymne à la vie et à la littérature, au pouvoir bénéfique de l'imagination et du roman en particulier, ce genre que certains intellectuels qualifient de moindre. En plus, bien entendu, d’un témoignage extraordinaire sur la vie en Iran sous la République Islamique. Il commence ainsi :

« Durant l’automne 1995, après avoir démissionné de mon dernier poste académique, je décidai de me faire un cadeau et de réaliser un rêve. Je demandai à sept de mes meilleurs étudiantes de venir chez moi le jeudi matin pour parler de littérature. C’étaient toutes des filles vu que, bien qu’il s’agisse de romans innocents, il aurait été trop dangereux, chez moi, de faire un cours à une classe mixte. Parmi les garçons, Nima fut le seul à revendiquer ses propres droits avec obstination, et c’est ainsi que je consentis à lui passer le matériel que j’assignais et, de temps en temps, à ce qu’on se voit chez moi pour parler des livres que nous étions en train de lire. »

Peut-on introduire ce livre sans dire deux mots de son auteur ? Née à Téhéran en 1955, fille de l’ancien maire de la ville et de la première femme élue au parlement iranien, descendante d’une lignée d’intellectuels vieille de six cents ans, Azar Nafisi a étudié en Angleterre dès l’âge de 13 ans puis, plus tard, aux Etats-Unis où elle a obtenu une licence en littérature anglaise et américaine. Rentrée en Iran en 1979, un mois plus tard on lui offre un poste de professeur à l’Université de Persan et de Langues et Littérature étrangères de Téhéran. En Iran, 1979, c’est également l’année de la révolution islamique, du retour de l’Ayatollah Khomeiny, suivie de la proclamation de la République Islamique avec l’instauration de la charia, avec tout ce que cela comporte comme régression pour le statut des femmes, entre stricts contrôles sur l’habillement et les comportements et abaissement de l’âge limite du mariage des filles à 9 ans.
Enseigner la littérature occidentale dans un tel contexte devient donc de plus en plus difficile, car si d’une part cela fournit un instrument précieux pour se confronter avec un monde à la dérive, complètement transfiguré par la révolution islamique, cela implique également un affrontement journalier avec les pasdarans qui ont envahi l’université, la répression, la censure avec l’épuration ou la disparition des livres, les arrestations ; sans parler des mille et une formes d’ingérence abusive dans la vie intime de tous les Iraniens : dénonciations, arrestations, perquisitions, disparitions, limitation des déplacements, etc. La carrière de Madame Nafisi est donc faite d’une alternance d’enseignement, d’expulsion et, pour finir, de démission, car, en 1995, il lui devient impossible de poursuivre ses cours sans encourir le blâme des autorités. C’est alors qu’elle invite chez elle ses sept étudiantes, issues de milieux différents, conservateurs et religieux mais aussi progressistes et laïcs, dont plusieurs ont fait ou feront de la prison. Ces jeudis matin, si sympathiques et qui nous apprennent tant, dureront pendant deux ans, avant que, le 24 juin 1997, elle ne quitte Téhéran pour les Etats-Unis avec toute sa famille.
 
La trame de ce livre suit donc deux parcours intimement mêlés et liées. D’une part l’auteur nous fournit un témoignage très détaillé sur la vie sous la République Islamique durant près de deux décennies dont huit de guerre contre l’Iraq, et, de l’autre, elle nous entraîne avec une grande légèreté dans un large tour (on pourrait presque parler de plongeon) dans la littérature occidentale, s’arrêtant plus particulièrement sur quatre écrivains qui en dessinent les parties : Vladimir Nabokov, Scott Fitzgerald, Henry James et Jane Austen.

Lu en clef iranienne, le Lolita de Nabokov devient une sorte de métaphore de la République islamique. En imposant ses propres rêves et en transformant le peuple iranien tout entier en un cauchemar avorté de leur fantaisie, les Ayatollahs ont accompli exactement ce qu’Humbert a mis sur pied avec Lolita, en la privant de sa liberté et en modelant son existence à son bon plaisir. Dans les deux cas, on a supprimé aux victimes leur propre droit à la vie, tandis que le projet d’un esprit malade réussit à avoir le dessus. Azar Nafisi revient également souvent sur l’Invitation au supplice, où les bourreaux prétendent du supplicié qu’il devienne leur complice, comme dans tous les régimes totalitaires.
Chez Fitzgerald, elle montre que Gatsby revendique l’importance du rêve mais aussi la nécessité de s’en méfier : en effet, ce n’est pas en se réfugiant dans le mythe d’un Occident idéal qu’on peut trouver un abri face au cauchemar du régime islamique. Dans sa classe à l’université, cette lecture controversée finit par la mise en scène d’un véritable procès.
Avec le choix de Daisy Miller et de Washington Square d’Henry James, Azar Nafisi a l’intention de montrer de quelle manière le roman, comme forme narrative nouvelle, avait transformé les conceptions de base des rapports entre les personnes, en influençant la vision traditionnelle du lien entre individu et société, ainsi que les rôles et les devoirs de chacun. Chez ses sept étudiantes, cependant, les deux héroïnes respectives, Daisy et Catherine, deviennent vite un sujet de conversation obsessionnel et polémique, car même si elles ont bien peu en commun, l’une et l’autre lancent un défi aux conventions de leur époque, elles refusent d’obéir.
La spécialité de Jane Austen c’est le problème du choix et du rapport avec l’autre. Dans ses romans, mais aussi chez Henry James et Nabokov, l’imagination signifie empathie, capacité de s’identifier aux personnages : nous ne pouvons pas vivre ce que vivent les autres, mais en littérature nous sommes en mesure de comprendre même les personnages les plus monstrueux. Pour qu'un roman soit bon, il faut qu'il réussisse à montrer la complexité des individus et fasse en sorte que tous les personnages aient la parole ; c’est alors qu’on peut le qualifier de démocratique, non pas parce qu’il soutient la démocratie, mais parce que c’est sa nature même. En clef iranienne, il y a là une invitation à contraster la tentative du pouvoir d’aplatir la société en la réduisant à un échiquier monotone en noir et blanc.

Lire Lolita à Téhéran ne se limite donc pas, comme on pourrait le croire, à une simple réaction instinctive contre l'oppression exercée par la République islamique. « Pourquoi Lolita et Madame Bovary nous procurent-ils autant de joie ? » demande un jour Mitra, une des sept étudiantes. « Y a-t-il quelque chose qui ne va pas dans ces romans ? Ou bien en nous ? Flaubert et Nabokov sont-ils deux brutes insensibles ? » Azar Nafisi se déclare « absolument d’accord avec Nabokov quand il soutient qu’en réalité tous les grands romans sont des fables. (…) Chaque fable offre la possibilité de dépasser les limites du présent, nous permettant donc, en un certain sens, certaines des libertés que la vie nous refuse. Toutes les grandes œuvres narratives, aussi sombre que soit la réalité qu’elles décrivent, ont en elles le noyau d’une révolte, l’affirmation de la vie contre sa propre précarité. Mais c’est à travers la façon dont l’auteur re-raconte la réalité et en acquiert le contrôle en donnant origine à un monde nouveau, que cette révolte prend force. » Lire Lolita à Téhéran, c’est profiter d’ « un instrument critique pour mieux comprendre et évaluer le monde, non seulement le nôtre [la République islamique d’Iran, NdT], mais aussi l’autre, celui de nos désirs. »

« Mon rêve récurrent », conclut Madame Nafisi à la fin de son livre, « c’est qu’à la Charte des Droits de l’Homme on ajoute un amendement : le droit à l’imagination. Désormais, je suis convaincue qu'il ne peut exister aucune véritable démocratie sans la liberté de l’imagination et le droit de profiter librement des œuvres de fiction. Pour vivre une vie véritable, complète, il faut avoir la possibilité de donner une forme et une expression à nos propres mondes, à nos propres rêves, pensées et désirs ; il faut que notre propre monde puisse toujours communiquer avec le monde de tout le monde. Autrement, comment pouvons-nous savoir que nous avons existé ? »

Un livre en clef iranienne, bien entendu, plein de douleur et de nostalgie : aimable, spirituel, fluide, parfois ingénu et souvent terrible. Une très belle démonstration que la littérature est un merveilleux instrument de liberté, qui s’adapte à toutes les clefs et ouvre bien des portes qu’on croyait hermétiquement fermées. Un livre splendide qu'il faut absolument lire, et sans perdre une seule ligne.

P.S. Ayant lu ce livre en italien, toutes les citations en italique sont donc le produit de ma traduction.

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Ecrit par ImpasseSud, le Mercredi 18 Juillet 2007, 17:52 dans la rubrique "J'ai lu".