Dans un repos relatif au cours de cet hiver, mes pieds ont vraiment beaucoup souffert depuis trois semaines. Souffert ? Un bien grand mot ! Disons plutôt qu’ils ont soudain dû se confronter, sans entraînement préalable mais de plus en plus enthousiastes, à un exercice nécessaire, forcené et salutaire. Cela a commencé le 22 avril, à Naples : une ville de plus d’un million d’habitants à pied, c’est fatigant, même avec des chaussures adéquates, quelques arrêts pour goûter une sfogliatella (prononcer chfouliatèèlll) sortant du four ou déguster un caffè-espresso finalement original, ou encore, savourer une véritable pizza DOC arrosée d’une bière. Puis le 25 (fête nationale en Italie), la journée étant belle et ne nécessitant pas le pied marin que je n'ai pas, nous sommes partis pour les Iles Eoliennes, à Vulcano : nous avons fait à pied l’ascension du Grand cratère, seule façon de découvrir l’exceptionnelle beauté de l’archipel, imprégnant nos poumons et nos vêtements des exhalations sulfureuses des fumerolles, mais laissant les bains de boue aux néophytes. Le 6 mai, il a fallu retrouver Naples, mais c’est avec plaisir que nous nous sommes enfilés, pour digérer, dans la douce fraîcheur de ses souterrains pleins de surprises, parfois un bougeoir à la main et les pieds en canard ou de biais pour franchir des boyaux au sol visqueux d’humidité. Et, dans la foulée, ce dimanche nous sommes retournés aux Iles Eoliennes, Lipari cette fois-ci, que nous avons parcourue de long en large, entre ses jardins ombragés et silencieux, gardiens d’antiques nécropoles, ses falaises et ses écueils, ses villas typiques, sa végétation luxuriante percée parfois par une coulée d’obsidienne non plus noire mais striées, et sa neigeuse carrière de pierre-ponce, etc. Que ça fait du bien de s’occuper de ses pieds !..... C’est ainsi que l’« Elogio del piede » (1) (2) (Eloge du pied) d’Erri de Luca, grand écrivain italien mais aussi grand marcheur et alpiniste, m’est revenu en mémoire. En voici ma traduction :
Tirer de l’eau, c’est plus ou moins ce à quoi j’occupe une partie de mes journées depuis une semaine. Nous sommes sans eau… ou presque. Elle ne réapparaît que durant quelques heures, dans la soirée. Alors aux moindres gargouillis, je bondis et commence ma danse de Saint-Guy : je recueille, remplis, réserve, transvase, verse, récupère, économise, transporte, conserve dans des bouteilles, carafes, seaux, bidons, cuvettes, casseroles, lavabos, bidet et récipients en tous genres. J’ai même retrouvé le geste ancestral de la main en coquille pour rincer sans gâcher, et c’est presque avec désespoir que je laisse s’échapper la première eau, boueuse, qui nous vaudra ensuite, avec son bagage de tuyaux bouchés ou de robinets qui ne ferment plus, la visite du plombier.
Il ne s’agit ni d’un être cher, ni d’un parent, ni d’un ami, ni d’une bonne connaissance, ni même d’un animal domestique ou d’un objet. Je ne connais ni son nom, ni son prénom, mais je n’arrive pas à me faire une raison de son absence. Tous les matins, et même plusieurs fois par jour, mon regard se tourne, plein d’un espoir qui refuse de se transformer en indifférence, vers son balcon, désormais désert. Quelqu’un se souvient-il de ma dame au chat ? Et bien, elle n’a pas déménagé, elle a tout simplement disparu, et elle me manque.
Ces temps-ci je lis beaucoup. Des livres surtout car désormais l’actualité et la presse sont trop uniformes, mensongères et déprimantes. Impuissante face à ce courant dévastateur, je préfère mettre mes réflexions en hibernation, un bouquin à la main. Lové dans un fauteuil profond ou sous sa couette au cœur d’une nuit protectrice, on se sent tellement bien. J’ai donc finalement décidé qu’il était temps de dépoussiérer les livres dont j’ai hérités il y a plusieurs années. C’est ainsi que j’ai commencé par « L’espion aux Yeux verts », un recueil de nouvelles de Bernard Clavel dont je n’avais jamais rien lu. Et, comme par hasard, j’y ai trouvé la formulation d’un désir encore inexprimé pour 2006.
Le détroit est tranquille, même si le trafic qui le franchit ce matin de dimanche est soutenu. Non loin de nous, quelques écueils recouverts d’algues sombres, à vingt mètres de la rive, les restes d’une ancienne jetée probablement. Sous le soleil rasant, l’un d’eux, plus plat que les autres, est occupé par une cinquantaine de mouettes resplendissantes, le bec au vent. Sur celui d’à côté, un oiseau d’un brun noir, nettement plus grand, mince, au long cou flexible et au bec effilé. Tout à coup, arrivant de nulle part un second oiseau noir se pose, après un splendide virage, juste à côté des mouettes indifférentes à cette présence imposante et inhabituelle. Il déploie tout de suite ses ailes dans l’air piquant et il attend.
Entre mer et maquis, cette année l’hiver est froid et aujourd’hui le temps est même à la tempête.
Alors tout à coup je repense à la luminosité de la neige,
à Samoëns, ce village savoyard que j’ai connu en toutes saisons et toute petite,
qui a vu mes premiers pas sur les planches
et les plus belles folies de mes vingt ans,
avec les descentes à tombeau ouvert,
les nuits de luge, sans sommeil,
les rires dans notre chalet à un franc,
les fondues bien arrosées,
les chocolats épais et les vins chauds au bar de la place,
pour réchauffer nos membres transis
au milieu des vapeurs qui s'élevaient de nos vêtements mouillés ...
Pendant que je prépare un gâteau aux noix,
des truffes au chocolat,
des meringues pour le Mont-blanc,
mon esprit est là-bas…
mais sans nostalgie…
Aujourd’hui est une autre vie.
Bonnes fêtes à ceux qui passent !
Hier matin, dès mon premier regard vers la mer, j'ai su immédiatement que la journée serait festive. Et pourtant aucun anniversaire, aucune manifestation, aucune régate n’étaient prévus. Le soleil tirant vers l’hiver mais encore chaud, presque rasant, était au rendez-vous, exaltant les couleurs des nombreuses barques qui, de façon surprenante, étaient sorties en mer. L’été a été ingrat, on ne peut pas le nier, mais hier tout était limpide, rieur, animé, la mer délicieusement douce, le ciel plein de tendresse. Même le vent avait tourné, caressant d’un air piquant les bras encore nus, les voiles, les arbres toujours verts. Ce dimanche serait beau pour tout le monde.
Il y a quelques jours, la perte d’un carnet d’adresses causait une certaine douleur ici. Je ne peux m’empêcher d’être d’accord. Le baume que l’on proposait, tiré de la plus saine des logiques qui veut que ceux qui tiennent vraiment à vous finissent toujours par vous appeler, par faire le premier pas face à un silence inexpliqué et inexplicable, n’est cependant qu’un pis-aller. Un carnet d’adresses, c’est tellement plus qu’une liste de numéros de téléphone. Un carnet d’adresses, surtout s’il est vieux, c’est l’histoire d’une vie.

Ne pas prendre de vacances en été, pour moi ce n’est pas un problème. Entre ma terrasse sur la mer où nous prenons tous nos repas, la tranquillité du cul-de-sac qu'elle surplombe, la plage ou la montagne toutes proches et une circulation plus fluide en ville, le sacrifice n’est pas bien grand. C’est donc sans aucune appréhension que j’ai abordé l’été, même si, comme toujours en cette saison, le thermomètre monte un peu trop haut à mon gré. Mais cette année rien n’est pareil et on dirait que mon cul-de-sac s’est laissé envahir par le vent de folie qui souffle sur le monde. Tout d’abord mon voisin a refait son appartement de fond en comble et entre les martèlements, les perceuses et les scies circulaires qui, en plus du bruit et suivant le vent, m’envoyaient toute la poussière qui s’échappait des portes-fenêtres largement ouvertes, j’ai dû prendre mon mal en patience en me disant que plus on y travaillait, plus vite ce serait terminé. En effet, depuis une semaine le calme était revenu. Mais voilà que ce matin, une meute de gros engins a pris possession de mon cul-de-sac, avec l’intention de lui redonner un semblant de décor que les travaux pour le passage du méthane ont mis bien mal en point. Alors, entre niveleuse, recycleuse, aspirateurs, camions, marteaux piqueurs, poussière, chaleur humide, boucan d’enfer et sonnerie de recul, je me demande comment je vais faire pour résister. J’ai l’impression de revivre un évènement vieux de près de trente ans, au milieu du Sahara.

