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La fausse modernité de Budva

« Budva se trouve au Monténégro, sur les bords de l’Adriatique. J’y suis allé début août. Budva est une station thermale et elle est surtout fréquentée par les Serbes. Le Monténégro aspire sans hâte à l’indépendance, il veut se détacher de la Serbie, de sa lourde compagnie, de son destin maudit. La Serbie, personne ne l’aime et le Monténégro ne le sait que trop bien. Seule la Russie continue à avoir un peu d’affection pour elle. Tout comme le Monténégro pour la Russie. Il s’agit d’un sentiment tout à fait platonique, parce que la Russie est loin et, du Monténégro, elle s’en moque complètement. C’est pourquoi, malgré son amour, le Monténégro a adopté l’euro et pas le rouble.

 

Oui, mes chers, les Balkans sont un vrai pays des merveilles. Dans un Etat qui en réalité n’existe pas encore, dans un Etat qui, il y a deux ans encore, participait à une guerre, et du mauvais côté, dans un Etat bombardé par les avions de l’OTAN, dans un Etat dont, récemment encore, les plus grosses recettes provenaient de la contrebande, dans un Etat dont l’Europe a une idée assez vague ou pas la moindre idée, et bien, dans cet Etat-là, on paie en euros. Partout. Sur les marchés, dans les magasins, les taxis, les hôtels. Les salaires sont payés en euros, tout comme les pots-de-vin. Avec des euros, on peut louer une voiture ou acheter un âne.

 

C’est ainsi qu’en été on voit débarquer la moitié de la Serbie. Il y a aussi un petit groupe d’Albanais, quelques Russes et de rares Polonais, mais les Serbes sont les plus nombreux. Trois ou quatre Boeing 737 atterrissent chaque jour, en provenance de Belgrade. L’un d’eux est un charter de la ligne de Papouasie et Nouvelle Guinée. Les Serbes sont pressés. Ils veulent se baigner dans l’Adriatique avant que leur pays ne se transforme en une île de terre entourée de tous côtés par des pays et des peuples qui en veulent à la Serbie, et vice-versa. C’est sans doute pour cela que les vacances d’été à Budva ressemblent à un carnaval aux enfers. Surtout le soir, quand sur la promenade du long de mer commence à résonner une musique mécanique sans âme. Sur des dizaines d’étals on cuit des saucisses, des brochettes et des cevapcici. La fumée monte du bois. C’est la fête d’un peuple pauvre qui, il y encore quelques temps, ne mangeait de la viande que quelques fois par an, c’est la fête de l’abondance, la kermesse d’été. Des voitures avec des types à lunettes noires se faufilent entre ces étals : BMW, Mercedes, plus le modèle est long et coûteux, plus il pénètre profondément au milieu des gens en promenade, plus grande est l’arrogance avec laquelle il les pousse sur les bords. Les chauffeurs font penser aux figures d’une commedia dell’arte moderne et dégradée. Certains posent comme des « parrains », d’autres se donnent des airs d’amants, mais les uns et les autres ressemblent tout simplement à des souteneurs. Dans tous les cas, on dirait des caricatures d’Italiens, arrachées brusquement à l’imaginaire de la culture pop. Ici, on regarde la télévision italienne depuis toujours, et il paraît qu’au temps de la Yougoslavie de Tito, on disait que de tous les citoyens de la République socialiste, c’était les mieux habillés.

 

Au milieu des étals de viande rôtie, des cabriolets de dizaines de milliers d’Euros et des fêtes foraines avec leurs manèges, leurs roues et leurs montagnes russes, au milieu d’une musique électronique sans vie et des femmes à moitié nues qui déambulent, incertaines sur leurs talons de 15 centimètres, gisent des enfants. Les enfants ont des couvertures et ils dorment. Ils sont couchés sur le trottoir et à côté de chacun d’eux il y a une boîte en carton pour les offrandes. Les passants évitent les figures gisantes, les dépassent, parfois il jettent 10 ou 20 centimes dans la boîte et vont plus loin. Tout autour une musique démente, catatonique, cogne, mais les enfants ne se réveillent pas. On les a sûrement bourrés de somnifères. A côté, derrière une enceinte en bois où la lumière est plus aveuglante et la musique encore plus forte, il y a une discothèque. On y est si serrés que ceux qui essaient de s’y amuser peuvent uniquement restés debout avec les bras en l’air. Un peu plus loin, il y a une femme avec un python de deux mètres de long enroulé autour de son cou et un homme avec un singe sur l’épaule. On peut se faire photographier avec une des deux bêtes. Tout l’ensemble, le long de mer, la promenade, la station thermale, tout baigne dans une solution faite de lumière nerveuse et stroboscopique et de fracas électronique. C’est ainsi que Budva s’imagine le grand monde et la modernité.

 

Dès qu’on sort de Budva les montagnes commencent. La route en lacets monte de plus en plus haut. Dix minutes plus tard, la station thermale, les discothèques et les talons de 15 centimètres disparaissent, et on a l’impression qu’ils n’ont jamais existé. On passe d’une misérable imitation de la modernité à un passé absolument réel. Des ânes paissent le long de la route, sur les pentes brûlées par le soleil les chèvres vont à la recherche de quelque chose de comestible. Au milieu de lieux déserts s’élèvent des maisons de pierre aux murs épais et aux fenêtres qui ressemblent à des meurtrières. Rien d’étonnant vu qu’ici la vendetta entre clans est encore en vigueur. Comme en Albanie, à 30 kilomètres. La maison devient alors un ultime refuge et une forteresse. Dans ce paysage, seules les voitures qui courent le long de la route vous rappellent que nous sommes au XXIe siècle.

 

Cette expérience de modernisation a en soi quelque chose de diabolique. On rejette tout ce qui a été au nom d’une modernité qui assume l’aspect d’une fiction, d’une illusion, d’une apparition luciférienne. Cela concerne tous les pays postcommunistes, même si dans une autre mesure. Mais il n’y a qu’au Monténégro qu’on peut l’observer en ne se déplaçant que de 15 kilomètres.»

Andrzej Stasiuk « La finta modernità di Budva », publié dans L’Espresso du 22.09.2005

Traduction de l’italien par ImpasseSud.

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Ecrit par ImpasseSud, le Dimanche 18 Septembre 2005, 08:37 dans la rubrique "Récits".
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