Ce livre ne sortira en France que fin août prochain. Alors le mieux que je puisse faire en attendant vu que je l’ai déjà lu en italien et qu'il m'a beaucoup plu, c’est d'en parler, de préparer le terrain, de le conseiller à toutes et à tous. Singulier et difficile à définir car tout y est important, il est cependant d'une lecture facile parce que d'une clarté surprenante, très attachant, chaleureux. A ma connaissance, personne n'a jamais parlé de la musique de cette façon-là.
« Aujourd’hui », écrit Daniel Barenboïm dans son prologue, « la musique est une présence cacophonique dans les restaurants, les aéroports, dans les avions et en situations analogues, mais c’est justement cette omniprésence qui constitue l’obstacle majeur à l’intégration de la musique dans notre société. Aucune école n'aurait l'idée de supprimer de ses programmes l’étude de la langue, des mathématiques ou de l’histoire, mais l’étude de la musique qui sous de si nombreux aspects se mêle à chacun de ces domaines et peut même contribuer à une majeure compréhension, on la laisse souvent et complètement de côté.
Ce livre ne s’adresse ni aux musiciens ni aux non musiciens, c’est plutôt un livre pour les esprits curieux de découvrir les correspondances entre la musique et la vie, ainsi que la sagesse qui devient compréhensible à une oreille pensante. Ces découvertes-là ne sont pas des privilèges réservés aux musiciens de grand talent qui reçoivent une éducation musicale dès leur plus jeune âge, ni une tour d’ivoire ou un luxe réservé aux riches. Je suis convaincu que développer l’intelligence de l’oreille est une nécessité fondamentale. Comme je l’expliquerai dans le chapitre Ecouter et entendre, pour notre vie, nous aurions beaucoup à apprendre de la structure, des principes et des lois intrinsèques de la musique, indépendamment du fait que ce soient ceux qui l’écoutent ou ceux qui l’interprètent qui en fassent l’expérience. »
Voilà donc une belle introduction qui nous invite le plus naturellement du monde à un approfondissement logique, pratique mais également philosophique des correspondances entre la musique et la vie.
Dès les premières pages, on découvre l’importance de l’oreille, le plus intelligent de tous les organes des sens selon l'auteur. On comprend l’importance du silence, car le son naît du silence qui en est partie intégrante, doit être soutenu pour ne pas mourir, puis retourne au silence. C'est la raison pour laquelle à un concert ou à une exécution musicale quelle qu'elle soit, il ne faut jamais applaudir avant le retour au silence. « Sous cet aspect, la musique est le miroir de la vie : l’une et l’autre partent du néant et finissent dans le néant. »
Un son a aussi une durée. « En musique, l’expressivité est donnée par le lien entre une note et l’autre, désigné par le terme italien de legato. Le legato est là pour empêcher qu’une note développe son moi naturel, c’est-à-dire qu’elle ne prenne trop d’importance, mettant dans l’ombre la note précédente. Chaque note doit être consciente de soi mais aussi de ses propres limites : les mêmes règles qu’on applique aux individus dans la société s’appliquent également aux notes musicales. »
Chaque note mérite la même qualité d’attention et a la même responsabilité dans la réussite d'une exécution, mais toutes les notes ne sont pas égales. Il y a des notes auxquelles on demande une grande expressivité, mais même ces notes-là doivent tenir compte des autres, elles ne peuvent pas les obnubiler sous peine de provoquer l’échec de l’exécution.
« Cette opération, si simple, m’a enseigné la relation entre l’individu et le groupe. Il est nécessaire que l’homme contribue à la société de façon individuelle ; ce qui fait que le tout est supérieur à la somme des parties. Individualisme et collectivisme ne doivent pas s’exclure réciproquement : en réalité, ensemble ils réussissent à donner une plus grande puissance à l’existence humaine ».
Le temps est essentiel. En musique, il n’y a pas d’éléments indépendants : rythme, mélodie et harmonie sont interdépendants l’un de l’autre et chacun d’eux l’est du temps. Si le temps est trop rapide, le contenu résulte incompréhensible à cause des difficultés d’exécution ou de perception alors que toutes les notes comptent ; si le rythme est trop lent, le contenu est également incompréhensible parce la relation entre les notes devient imperceptible.
« Rien n’existe en dehors du temps. En musique comme dans la vie, il y a un lien invisible entre la vitesse et la substance. La vitesse d’une progression harmonique, tout comme la vitesse d’une progression politique, peuvent déterminer l’efficacité et en définitive altérer la réalité sur laquelle on essaie d’avoir une influence. Par exemple, je suis convaincu que le procès de paix d’Oslo était voué à l’échec, - indépendamment du fait qu’il soit juste ou non, - justement parce que le rapport entre le contenu et le temps était erroné. La préparation en vue des colloques avait été trop hâtive. La discussion, elle, dès le début des négociations, fut très lente et marquée par de fréquentes interruptions, toutes choses qui limitèrent les possibilités de succès (…) Comme tant de choses dans la vie, la justesse d’une décision est inévitablement liée au moment où on la prend ».
« La musique n’est pas séparée du monde ; elle peut nous aider à nous oublier mais aussi à nous comprendre. Dans un dialogue entre deux personnes, on attend que l’autre ait fini de dire ce qu’il a à dire avant de répondre ou de commenter. En musique, deux voix dialoguent simultanément, chacune d’elle s’exprimant dans sa forme la plus pleine tout en écoutant l’autre. De là naît la possibilité d’apprendre non seulement "la" musique mais "de la" musique, un engagement qui dure toute une vie. Aux enfants, il est possible d'enseigner l’ordre et la discipline à travers le rythme. Les jeunes qui connaissent la passion pour la première fois et perdent toute notion de discipline peuvent, à travers la musique, comprendre que la passion et la discipline réussissent coexister, car même la phrase la plus fougueuse doit avoir pour base le sens de l’ordre. En définitive, la leçon qui pour l'homme est peut-être la plus difficile [qui soit] – apprendre à vivre avec discipline mais néanmoins avec passion, dans la liberté mais néanmoins dans l’ordre – se dégage clairement de la moindre phrase musicale. »
Tout cela (et bien plus), on le trouve dans le premier chapitre. A mes yeux, ce livre est tellement intelligent et essentiel que je pourrais le citer du début à la fin. Les autres chapitres sont tout aussi pleins, tout aussi riches, tout aussi imprégnés des analogies musique-actualité (politique, sociale, religieuse, technologique, dérives, etc.), musique-liberté et éthique, musique-interdépendances humaines. On y côtoie en toute simplicité bon nombre des plus grands musiciens occidentaux, de Bach à Boulez, un exceptionnel chef d’orchestre comme Wilhelm Furtwängler, un virtuose comme Arthur Rubinstein, un grand philosophe comme Spinoza et une multitude d'écrivains, d’hommes politiques et de thèmes les plus variés, avant de finir sur un examen de l’Etat d’Israël, bref, objectif, finalement affranchi de tout parti-pris passionnel, donc neuf pour des yeux étrangers comme les miens.
En outre, le récit de la création par Daniel Barenboïm et Edward Saïd du West-Eastern Divan Orchestra avec toutes les difficultés qu’ils ont dû affronter mais aussi la bonne volonté qu'ils ont rencontrée, et l’histoire presque incroyable de deux jeunes musiciens palestiniens, sont presque la preuve que dans ce monde tout serait possible si on se décidait à suivre les règles de la musique qui, elle, « s’adresse à toutes les facettes de l’être humain – à sa partie animale, émotive, intellectuelle et spirituelle. On pense souvent que les questions personnelles, sociales et politiques sont indépendantes les unes des autres, sans aucune influence l’une sur l’autre. La musique nous apprend que cela est objectivement impossible, vu qu’aucun des éléments n’y est indépendant. Pensée logique et émotions intuitives sont constamment obligées de coexister. En somme, la musique nous enseigne que tout est lié ».
De cette lecture, on ressort vraiment convaincu que la musique peut éveiller le temps. Mais il nous faudrait également de nombreux Daniel Barenboïm, de nombreux Edward Saïd... A lire et à relire : un livre de chevet.
P.S. Toutes les citations en italique sont le produit de ma traduction du texte italien.
Mots-clefs : Livres, Hommes de bonne volonté, Question israélo-palestinienne, Société, Guerres, Religions, Occident
Commentaires et Mises à jour :
Re:
En Italie il est sorti plus ou moins en même temps que la première de Tristan et Isolde qu'il a dirigé à la Scala di Milano le 7 décembre dernier. Il est venu le présenter a Che tempo che fa.
Moi aussi j'admire profondément cet homme. Quelle chance tu as de pouvoir le suivre de près, aller directement écouter les concerts qu'il dirige. La Philharmonie est-elle réparée ?
Merci de m'avoir signalé son bel article dans Le Monde. Dites par lui, les choses semblent si simples. Et elles le sont.....
Lien vers votre blog
Merci pour votre texte, il est un des rares sur l'Internet à évoquer le livre de Daniel Barenboïm à quelques jours de sa parution en français.
Nous avons fait un lien vers votre blog sur la page que nous consacrons à cet ouvrage sur notre site.
Bon nombre de nos adhérents ont eu la chance de chanter sous la direction de Daniel à l'époque où il était le directeur musical de l'Orchestre de Paris.
Il est actuellement président d'honneur de notre association.
Bien à vous,
Pascal ROTIER
Secrétaire
info@lesamisdarthur.info
http://www.lesamisdarthur.info
Re: Lien vers votre blog
Merci pour votre lien. Il semble qu'un grand nombre de personnes attendent la sortie de ce livre et j'en suis enchantée, espérant toutefois que son impact dépasse le stade de la lecture et de l'enthousiasme, et ait, si possible, une répercution sur les comportements.
Pour moi tout comme pour Daniel Barenboïm qui continue à ne pas douter de son utopie, l'Histoire est pleine de réalités qui prouvent qu' "une pensée qui semble utopique à une certaine époque, devient ensuite réalisable quand la façon de penser collective change", comme aime à le répéter Gherardo Colombo, un ancien magistrat italien.
De toute façon, je vous envie d'avoir bientôt la chance de retrouver dans ce livre un ami de vieille date.
Je viens d'aller sur votre site (y découvrant avec plaisir Arthur Oldham que je ne connaissais pas), et j'aimerais ajouter deux petites choses :
1) qu'hélas, suite à la mentalité étroite et chauviste d'Arte qui, en empêchant tous les internautes n'ayant pas un IP en France métropolitaine ou dans les DOM-TOM d'avoir accès à ses émissions via Internet, représente un véritable obstacle à la diffusion de la langue française, je n'aurai pas le bonheur, le 11 août prochain, de pouvoir suivre la retransmission du concert du West-Eastern Divan Orchestra à Amman (alors que tous ses scrupules tombent quand il s'agit de se servir à l'étranger - et j'en sais quelque chose).
2) Etes-vous sûr que la traduction en anglais paraîtra sous le titre "Everything is connected" : Amazon (que ce soit com. ou co.uk) l'annoncent sous le titre de "Music quickens time" ?
Bien amicalement.


J'admire profondément Barenboim (et il dirige un orchestre dans la ville où j'habite!!!). Est-ce que tu as lu le très bel article qu'il a écrit aujourd'hui dans Le Monde?