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Mali : Pendant ce temps-là, lui il marchait....
--> Lui et moi, deux temps différents....

Près de Kayes (Mali)18 août. Qu’ai-je fait ce jour-là? A vrai dire, je ne m’en souviens plus. C’était un mercredi. Nous n’étions plus en vacances, mais les vacances des autres nous plongeaient encore dans le farniente. Réveil sans réveil, petit-déjeuner face à la mer, une ou deux heures au bureau pour jeter un coup d’œil à la poste, faire croire qu'on était présents à ceux qui avaient la malencontreuse idée de téléphoner. Un repas sans contrainte, chacun choisissant le meilleur de sa liberté post-prandial, sieste, baignade, musique, lecture, silence, PC, suivi d’un après-midi à la carte, dans une ville au repos, écrasée par le soleil. Et puis, plus tard, après dîner, une soirée  nonchalante, au milieu d’une foule joyeuse, sur la promenade du long de mer. Et Lui?

Lui, il s'était mis en marche. Le 18 août, c’est le jour où il a quitté Kayes, sa ville, à l’ouest du Mali, de bonne heure le matin. Il y a bien un aéroport, mais c’est plutôt pour les touristes, les journalistes, les hommes politiques ou les hommes d’affaires, les fonctionnaires des organisations internationales. Lui, il n’est rien de tout cela, il n’est qu'un professeur, dans une école supérieure. Alors il est parti à pied, car il n'a même pas les moyens de prendre le train.

 

19 août : pour moi, le jeudi n’a vraiment rien de spécial. Mais et-ce ce soir-là que nous sommes allés voir ce film dont j’ai déjà oublié le titre, dans l’arène à ciel ouvert ? La nuit était si douce qu’on avait plutôt envie de regarder le ciel scintillant et les quelques étoiles filantes qui le sillonnaient, alors que la Grande Ourse s’enfonçait vers l’ouest. Pendant ce temps-là...

Lui, il marchait. Il s’appelle Bakabigny Keita, il avait repris sa marche, dès l’aube, après une nuit sous un autre ciel, celui de la Croix du Sud. Il n’avait pas de temps à perdre car il avait décidé d’aller à Bamako, à 500 kilomètres de là.

 

20 août : c'était un vendredi. J’aime le vendredi, c’est la promesse de deux jours sans soucis. Personne ne peut plus vous déranger et on peut s'adonner au bon temps avec ceux qu'on aime. Mais si je me souviens bien, le ciel était bas et gris, la chaleur lourde, la mer immobile et métallique. J’aurais aimé faire quelques courses, à ma façon, qui est bien souvent celle de chercher … des idées. Pendant ce temps-là....

Lui, il marchait. Il continuait, à pied, son livre de philosophie sous le bras, bien serré contre lui pendant la nuit, afin qu’il ne soit la proie ni du sable, ni du vent, ni de la vie nocturne.

 

21 août : le samedi, ce que j’aime par-dessus tout, c’est traîner, dès le matin. Mais pas question ! Impossible de résister à l’amabilité de la mer, à ses invites. Notre gourde pleine d’eau fraîche dans le coffre, nous étions sur la route, et vingt minutes plus tard, sur notre plage préférée, discrets pour ne pas chasser les mouettes, nous coulant immédiatement dans l’eau cristalline. Et pendant ce temps-là...

Lui, il marchait. Il s'était mis en chemin  à la première heure, en prenant bien soin, lui aussi de ne pas oublier sa bouteille d’eau. Sans elle, il aurait peu de chance de survivre.

 

22 août : le dimanche, pour aller à la mer, si on ne veut pas se retrouver dans une queue, il est préférable de partir assez tôt. Mais au fond, quelle importance ? Les heures du matin sont si délicieuses. Et puis, il y a cette petite route qui traverse deux villages qui s’éveillent à peine, où il n’y a pas le moindre embouteillage. Dans le coffre, à côté de la gourde, nos deux grandes serviettes, un parasol et deux chaises de plage. Et pendant ce temps-là...

Lui, il marchait. Il était parti de très bonne heure, toujours à pied, en prenant soin d’avaler, avant de partir, ses médicaments anti-malariques. Un livre de philosophie, une bouteille d’eau, ses médicaments, voilà l’ampleur de son bagage.

 

23 août : me voilà de retour à la routine comme tous les lundis : le bureau, les courses, les repas, mon PC, le livre du moment ou une agréable conversation sur la terrasse au crépuscule, bien calée dans un fauteuil, le tout entrecoupé d’une bonne douche quand c’était nécessaire. Et pendant ce temps-là....

Lui il marchait, pour lui aussi c’était désormais la routine. Bakabigny Keita avait repris sa marche dès les premières lueurs, car la piste était encore longue. Le soleil était impitoyable, et ses traits perdaient bien vite leur netteté sous la poussière. Ou bien longeait-il la voie ferrée et le fleuve Sénégal où laver et rafraîchir son corps ?

 

24 août : je ne savaiis déjà plus quel jour on était. Lundi, mardi ou mercredi, pour moi ça ne change pas grand-chose. Seuls de petits faits peuvent rendre ces jours particuliers. Et le 24 août ne me disait vraiment rien. Seule la réminiscence scolaire, peut-être parce que je l'avais lue quelque part, du massacre de la Saint-Barthélemy. Mais quel jour du calendrier n’a pas été marqué par un massacre quelconque ? Et pendant ce temps-là....

Lui, il marchait, encore et encore. Là où il passait, on l'acccueillait les bras ouverts. Le tam-tam africain avait-il déjà diffusé la raison de son voyage ?

 

25 août : j'ai déjà complètement oublié ce que j'ai fait, mais ce que je sais, c'est que pendant ce temps-là....

Lui, il marchait...

 

26 août : parents, amis, voisins commençaient à rentrer en ville. On se rencontrait à nouveau. Chacun partait dans ses récits de vacances, de voyage, avec des tas de détails. Les miens, je n’osais pas trop les exhiber. A raconter cet été plus qu’insolite, j'aurais pu y passer la journée entière. Et pendant ce temps-là...

Lui, il marchait, mais il passait aussi ses soirées en bonne compagnie. La ville se rapprochait et on aimait l’entendre raconter son voyage, parler avec chaleur de son but. Il avait décidé de partir parce que, dans son école supérieure, on n'en pouvait plus, on était trop serré, on voulait de nouvelles classes. Les installations actuelles sont absolument insuffisantes.

 

27 août : ce vendredi, je me suis rappelée que la taxe annuelle sur ma voiture allait arriver à échéance. Comme je ne suis pas de celles qui attendent la dernière minute pour la faire renouveler, je me suis décidée, je suis entrée dans le bureau. Un employé était là, qui m’attendait, ou presque. En quelques minutes, via Internet, tout a été fait. Me voilà tranquille jusqu’à l’année prochaine. Mais pendant ce temps-là...

Lui il marchait, et tandis qu’il marchait, inlassablement, la tête haute, bercé par son rythme régulier, il rêvait à l’année prochaine, à ces nouvelles classes, à sa passion pour l’enseignement et la philosophie, à l’espoir que représentent les jeunes de son pays.

 

28 et 29 août : le samedi et le dimanche m'ont vue de retour au bord de la mer, et assise sur la rive, ma pensée était parfois bien lointaine, allant des quelques heures qui me suffiraient pour atteindre la capitale au peu de goût que les adolescents d'ici ont pour l'école. Je pensais à ce professeur que je ne connais pas et à nos professeurs. Là-bas et ici, deux professions qui semblent si éloignées l’une de l’autre, deux mondes, deux temps différents. Et pendant ce temps-là....

Lui, il est arrivé à Bamako ce week-end, après 11 jours de marche, et il a l’intention d’y rester tant qu’il n’aura pas la garantie que des classes supplémentaires seront construites.  En attendant, l’entretien prévu pour le lundi 30 a déjà sauté…. Le ministre de l'Education est encore en vacances.

 

Et pendant ce temps-là, moi je.....

 

(Récit basé sur un fait authentique, Sources : Peacereporter)

 

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Ecrit par ImpasseSud, le Jeudi 2 Septembre 2004, 17:56 dans la rubrique "Les hommes de bonne volonté".