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Malraux André, « L’espoir » (1937)

A travers ce livre, on se retrouve en pleine Guerre civile espagnole, durant la période qui va de  l’été 1936 au printemps 1937, vue du côté des Républicains, ceux qu’André Malraux a soutenu en personne et en action. On est embarqué dans ce qui apparaît en premier lieu comme la résistance d'une agrégation désordonée de rojos (rouges), miliciens de toutes provenances, socialistes de droite comme de gauche, démocrates, communistes, anarchistes, syndicalistes, ouvriers, paysans, intellectuels, etc., sans oublier la partie de l’armée qui reste fidèle à la République ni l’arrivée en masse des étrangers qui viennent se joindre à eux avec enthousiasme et conviction, contre la montée des troupes maures des nationalistes de Franco soutenus par l’Allemagne hitlérienne et l’Italie fasciste, et le clergé toujours du côté des riches. Cependant, même si on est immergé dans l’histoire, qu’on ne s’attende surtout pas à un livre d’histoire. Il s’agit bien d’un roman, passionnant de surcroît, dont la qualité de la langue et le style, oscillant entre un sobre réalisme et un véritable lyrisme contenu, ne cessent de vous enchanter. Moi qui n’ait pas beaucoup de goût pour la poésie, je me suis souvent surprise en train de m’arrêter sur une simple phrase, pour le seul plaisir de la relire, de l’écouter, d’en savourer toute la beauté, toutes les nuances. Une sorte de baume sur ce récit de guerre… et sur l’âme du lecteur.

 

Faire un résumé de ce livre est impossible. On est plongé tour à tour dans les épopées de l’aviation avec ses moyens réduits, presque ridicules, mais aussi dans la grande ingéniosité et l’immense courage de ses hommes ; au sein des milices et dans les villages, mais aussi dans les combats de rues et les bombardements de Tolède et de Madrid, dans la progression victorieuse de la Bataille de Guadalajara (L'espoir). On assiste aux avancées et aux retraits, on évoque les horreurs mais aussi la chaleur de la solidarité. On se sent mêlés aux conversations des chefs et, de loin, aux réflexions des gens du peuple, entre aspirations et désorientation ou lassitude, fatalisme et bon sens, approfondissements plus philosophiques que politiques et petites vérités irrécusables. Un nouvel aspect de la condition humaine dévoilé par une guerre civile qui de guerre d’un Front Populaire uni devient peu à peu une guerre des partis.

 

J’aimerais reprendre ici deux passages, symptomatiques à mon avis, de l’esprit dans lequel Malraux a peut-être écrit ce livre :

P. 115 : « M. Garcia est venu me voir. On se connaît depuis longtemps. C’est un homme qui s’est toujours intéressé aux choses. Maintenant qu’il est aux renseignements militaires, il veut savoir ce qui se passe dans les villages. Mais il me demande : l’égalité ? Ecoute, Manuel, je vais te dire une bonne chose, que vous ne connaissez pas, tous les deux, parce que vous êtes trop… enfin, trop…. vous avez eu trop de chance, disons. Un homme comme lui, Garcia, sait pas trop bien ce que c’est, d’être vexé. Et voilà ce que je peux te dire : le contraire de ça, l’humiliation, comme il dit, c’est pas l’égalité. Ils ont compris quand même quelque chose, les Français, avec leur connerie d’inscription sur les mairies : parce que, le contraire d’être vexé, c’est la fraternité. » 
……………………………………

P. 583 : « … Ce matin, j’étais chez les prisonniers italiens. Il y en avait un, pas jeune, qui pleurait comme un veau. Je lui demande ce qu’il a, il pleure, pleure, pleure… Enfin : « J’ai sept enfants…. –- Et alors ? » Je finis par comprendre qu’il est persuadé que nous allions fusiller les prisonniers. Je lui explique que non, il se décide à me croire. Tout à coup, furieux, il saute sur le banc, fait un discours en hurlements – dix phrases, on nous a trompés en Italie, etc,  – et hurle : «  A mort Mussolini ! » Réaction faible. Il recommence. Et les prisonniers, autour, répondent : « A mort ! » imperceptiblement, comme un chœur à bouches fermées, les yeux terrifiés, vers les portes…. Et pourtant, ils sont chez nous….

« Ce qui pesait là, Magnin, ce n’était aucune crainte de police ; pas davantage Mussolini lui-même : c’était le Parti fasciste. Et chez nous….. Au début de la guerre, les phalangistes sincères mourraient en criant : Vive l’Espagne ! mais plus tard : Vivent les phalanges !.... Etes-vous sûr que, parmi vos aviateurs, le type du communiste qui au début est mort en criant : Vive le prolétariat ! ou : Vive le communisme ! ne crie pas aujourd’hui, dans les mêmes circonstances : Vive le Parti !... (…….) Le mot parti trompe, d’ailleurs. Il est bien difficile de mettre sous la même étiquette des ensembles de gens unis par la nature de leur vote, et les partis dont toutes les grosses racines s’accrochent aux éléments profonds et irrationnels de l’homme… L’âge des Partis commence, mon bon ami… »

 

 

Ecrit en 1937, avant la fin de cette guerre (1939) qui s'est terminée comme on sait ! Si la victoire de Guadalajara a ramené l'espoir dans les rangs républicains, les derniers chapitres de ce roman montrent que Malraux doute déjà de la possibilité d'une victoire finale. Trente-six ans de dictature pour l'Espagne : un nouvel âge bien cher payé, il me semble. J'ai l'impression que les moments de l’Histoire où, à la lutte pour les grands principes et à la poursuite des idéaux on donne la préférence à la soif de pouvoir des partis, chacun d'eux tirant évidemment la couverture à soi comme dans le cas présent mais aussi comme aujourd'hui, sans plus tenir compte des besoins urgents et réels de l'ensemble de la population, annoncent des temps qui ne peuvent que continuer à s'assombrir.

Que ceux que la condition humaine intéresse lisent ce livre, adouci par une prose magnifique !

 

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Ecrit par ImpasseSud, le Lundi 18 Septembre 2006, 16:44 dans la rubrique "J'ai lu".