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Italie : Odyssée moderne

« Yilmaz est journaliste », dit Anna, une expression à la fois douce et sévère sur le visage, « mais il serait plus juste de dire qu’il était journaliste, en Turquie. Ensuite il a fui. Que peut-on faire d’autre quand on vit dans un endroit où il est impossible d’extérioriser ses propres idées, où on risque la torture et la mort ? »

 

Anna est menue, son sourire est ouvert. La jeune femme est avocate. Elle défend les réfugiés, hommes et femmes qui quittent leur pays pour essayer de trouver une vie nouvelle, pas seulement la liberté. Yilmaz est un des mille visages qu’on peut croiser dans les rues des villes, ces personnes aux traits inhabituels, dont la couleur de la peau est différente, à la langue incompréhensible. Au centre de Rome le ciel est bleu et il fait froid. La Place du Peuple est pleine de gens enveloppés dans de lourds manteaux.

 

« Pourquoi ai-je fui ? Pas seulement pour des raisons politiques. C’est parce que je suis Kurde et que j’ai une religion différente. Tous ça pour les Turcs, c’est un cauchemar, quelque chose qui les empêche de dormir. J’aime la vie, Je l’aime à la folie ! ». Maintenant, c’est lui, le fugitif, qui parle. Dans sa langue, Yilmaz signifie « valeureux » et son existence, jusqu’à présent, ressemble à un roman à la trame impossible.

 

« Un jour, j’ai rencontré mes amis, en secret, et je leur ai dit que je voulais partir. Je leur ai demandé ce qu’ils en pensaient. Eux, ils ont répondu qu’ils étaient d’accord, que j’avais raison, qu’ils allaient m’aider », raconte le « valeureux ». Et il continue :

« Je devais affronter un voyage long et dangereux, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il m’arriverait tout ce qui m’est arrivé à partir de ce jour-là. Je suis resté caché et j’ai attendu jusqu’au moment où on a trouvé un contact avec la mafia turque. Le 29 juin 2001 a été le jour-j : je devais rejoindre l’Italie en bateau et ensuite je continuerais en voiture vers la France et l’Angleterre. Mon but final, c'était l’Irlande. Mes amis avaient pensé à tout, même aux provisions pour le voyage : de l’eau, du lait et quelque chose à manger. Ce jour-là, passé minuit, dans un coin de l’Antalia nous étions très nombreux. Une vieille barque de pêcheurs et le voyage a commencé ».

 

L’Histoire du fugitif pourrait se situer hors du temps, il semble qu’on l’a extirpée d’un vieux livre sur les pionniers. Lui, il continue :

« J’étais heureux. Très heureux de connaître des gens nouveaux et de voyager avec eux. Autant de personnes et un seul destin. Chacune d’elles avait une histoire à raconter. Certains fuyaient la guerre, d’autres étaient des persécutés politiques, d’autres encore tentaient leur chance. Tous différents mais tous égaux. Tous embarqués dans la même aventure. »

 

Un ingénu trouverait peut-être une veine de romantisme, un vague goût de l’aventure, dans cette expérience de traverser une mer pour rejoindre un nouveau monde. Il se tromperait. Yilmaz a tant de souvenirs : 

« Le troisième jour de navigation a été le témoin du drame familial. Les provisions d’eau étaient déjà épuisées, et nous devions encore résister pendant deux ou trois jours. Nous, nous pouvions y arriver, mais une mère avec un bébé de 25 jours seulement, comment pouvait-elle résister ? Comment pourrait-elle allaiter sa petite ? J’avais encore quelque chose dans mon sac. Je ne voulais pas consommer mes dernières provisions. Je pensais que j’avais encore assez d’énergie et je voulais donner le peu de choses qui me restaient à ceux qui en auraient besoin. Je ne pouvais pas me trahir et trahir mes idées. J'ai fait signe au mari de s’approcher et je lui ai dit que sa femme ne pourrait pas tenir le coup sans eau ni nourriture. Il m'a regardé en silence, puis il m'a demandé comment je ferais pour survivre. Je me sentais fort, je n’avais pas peur, et c’est sans arrière-pensée que je leur ai donné de l’eau et de la nourriture ».

 

Anna écoute, elle regarde le jeune homme et elle reste en silence. Elle sait qu’il n’y a aucune limite au pire. Le « valeureux » recommence à parler :

« Le cinquième jour du voyage, la mère m’a de nouveau demandé à  boire. Mais alors que je lui tendais ma dernière petite bouteille, un homme me l’a arrachée des mains. Tous ceux qui avaient vu la scène étaient restés bouche bée, puis tous ensemble, nous nous sommes jetés sur lui et d’instinct, nous avons commencé à le frapper. Il est resté à terre, sans connaissance. Quelques jours plus tard, finalement, nous avons été interceptés par la Guardia costiera italienne. Les sauveteurs nous ont restauré, et on avait l’impression qu’ils nous parlaient sur un ton aimable. J’avais plaisir à les écouter car dix ans plus tôt j’avais lu un livre sur l’histoire des maquisards italiens. A l’époque j’avais même pensé à apprendre l’italien et je me trouvais justement sur la terre de ces maquisards. On était le 5 juillet 2001, et telles étaient mes pensées. Le jour suivant je m’attendais à ce qu’on me donne un permis de séjour, mais de nouveaux problèmes commençaient ».

 

L’histoire d’Yilmaz prend un biais tragique, le début d’un dur parcours, incompréhensible sous certains aspects. On comprend pourquoi Anna met tant de passion dans son travail. Ces histoires ne touchent pas que les cœurs, mais la conscience civile, avant tout. Le fugitif continue :

« L’homme qui, sur la barque, avait volé la bouteille d’eau, m’avait dénoncé comme capitaine et j’ai été arrêté par la police qui m’a emmené en prison. Je ne savais pas quoi faire. Personne ne me donnait d’explication. J’étais dans un pays inconnu, je n’avais pas d’amis et je ne savais pas comment fonctionnait le système judiciaire. Avec moi, dans la cellule, il y avait un Marocain, un Roumain et un Albanais. Un petit monde. Dans la prison, ce n’est pas parce qu’il n’y avait pas d’Italiens, mais eux, ils ne voulaient pas rester avec nous, les étrangers. Il ne nous adressaient même pas la parole. Il y avait beaucoup de racisme. Nous, les étrangers, nous étions toujours les derniers pour tout. Pour sortir dans le jardin, pour recevoir la nourriture et pour prendre une douche (et il y avait peu d’eau chaude). Si un étranger faisait quelque chose qu’il ne devait pas faire, les gardiens le battaient. Si les Italiens nous insultaient, le directeur et les gardiens riaient sans intervenir. Moi, cependant, j’avais envie de rencontrer les « politiques ». J’étais convaincu qu’en Italie il y avait encore beaucoup de prisonniers politiques. En fait, je n’en ai vu aucun.  Quand je sortais dans le jardin j’entendais seulement parler de drogue et de vol, et c’était pareil dans ma cellule. Un matin, un caporal est arrivé et il m'a dit que j’étais libre. J’avais du mal à le croire. On avait laissé tomber tous les chefs d’accusation car on avait trouvé le véritable capitaine. Il s’était écoulé 5 mois et 18 jours. J’avais passé près de six mois en prison tout en étant innocent. On m’avait volé du temps, mais je n’ai jamais reçu ni excuses ni explications ».

 

Il y a des choses qui blessent l’âme des êtres humains. Dans ce matin ensoleillé, sur une grande place dans le centre d’une des villes les plus antiques du monde, alors qu’à quelques mètres de là un stand d’une association humanitaire recueille des signatures contre la violation des droits humains, un homme qui vient d’une terre lointaine est la représentation d’un drame dont il est vraiment difficile de cueillir toutes les facettes. Yilmaz n’a pas fini de raconter son expérience :

« Quand on m’a relâché, il était près de midi. Je ne savais pas où aller. Puis, je me suis souvenu d’un homme que j’avais connu en prison et j’ai décidé d’aller le trouver. Claudio, c’est son nom, m’a embrassé dès qu’il ma vu, comme si nous nous connaissions depuis quarante ans. Il avait les larmes aux yeux, et cela m’a fait du bien. Je ne savais pas quoi dire. Il avait deux enfants et à partir de ce moment-là je suis devenu leur oncle, un jouet humain pour leur divertissements de bambins. Un jour, j’ai croisé un compagnon de détention italien et je ne l’ai pas salué car je pensais qu’il haïssait les étrangers. Mais c'est lui qui m’a appelé, me demandant ce que je faisais. Perplexe, je lui ai serré la mains, je n’arrivais pas à comprendre. C’est alors que j’ai découvert une nouvelle vérité. C’était la direction pénitentiaire qui invitait les Italiens à ne pas adresser la parole aux immigrants. S’ils avaient transgressé cet ordre, ils auraient été maltraités, comme nous. Voilà pourquoi ils nous ignoraient. J’avais fui la terreur, mais mon objectif de liberté me semblait vraiment étrange. Mais je n’ai pas encore fini. »

 

Si nous pensons à nos villes, à notre vie quotidienne, à notre perception du malaise et des difficultés, l’histoire de Yilmaz est déjà hors des normes. Que peut-il encore lui arriver ? Le fugitif reprend, une fois encore :

« L’été est arrivé. Fabio devait organiser le travail dans les champs et il m’a proposé de l’aider. Il avait des terres, mais il s’est toujours comporté de façon démocratique et juste, démontrant qu’il avait l’habitude de toujours aller de l’avant. Il ne faisait aucune différence entre les Italiens, les Kurdes et les autres étrangers. A cette époque j’avais des tas d'amis, de nationalités différentes, en provenance de toutes sortes de pays. Toutes ces couleurs étaient mon nouveau monde. J’avais un endroit où habiter, je travaillais, j’essayais de m’intégrer. Mais j’ai été arrêté et j’étais sans papiers. Ça m’a sauvé, en partie, même si cela a interrompu ma nouvelle existence. On avait décidé mon expulsion. Je devais très vite être rapatrié en Turquie où ma vie était en péril. Comme je n’avais pas de passeport, j’ai dû aller au centre de San Foca et là je dû attendre que la bureaucratie permette mon éloignement de l’Italie. Après dix jours d’arrêt, mes amis et Fabio ont réussi à me faire relâcher. Par contre, j’avais l’obligation de quitter le territoire italien dans les cinq jours.

J’étais libre, mais je devais continuer à fuir. Il est étrange de devoir fuir quand on croit avoir trouvé la liberté. J’ai salué tout le monde et je suis parti pour Rome. Ville nouvelle, vie nouvelle. Je voyageais avec l’imagination, mais en réalité, je ne savais pas ce qui m’attendait. Je savais seulement que ça ne serait pas facile. Dans la capitale italienne, j’avais un ami. Il est venu m’attendre à la gare et il m’a emmené à Ararat, le centre culturel kurde. C’était la première fois que j’y allais et je ne savais pas comment les choses fonctionnaient. Au premier coup d’œil il m’a semblé qu’il s’agissait d’un « hôtel pour les pauvres », mais pas d’un centre culturel. Je m’attendais à quelque chose d’autre et j’ai été très déçu. Mon ami m’a conseillé de me reposer un peu et il m’a fait monter aux étages supérieurs. J’ai été encore plus déçu et complètement ahuri : un matelas, trois personnes. J’étais effondré. Les autres me regardaient en riant. Ils savaient que je serais obligé de m’adapter, tôt ou tard.  Je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, j’ai voulu manger et pour la première fois dans ma vie, je l’ai fait comme si j’étais dans une caserne, comme si j’étais un militaire. Je ne l’oublierai jamais. Sur le visage des autres, je voyais fatigue et désespoir. Personne ne riait, et si quelqu’un le faisait il faisait semblant, un masque cachait la tristesse. »

 

Anna regarde Yilmaz et Yilmaz regarde Anna. Personne ne les regarde sur cette grande Place du Peuple. Comme toujours, la ville s’essouffle à courir après sa routine quotidienne. Le fugitif essaie de conclure son long récit : « A Rome, il y a environ 8.000 personnes qui dorment dans la rue. Il semble que tout le monde s’en moque, même  si le maire, Walter Veltroni, et ses adjoints essaient de faire quelque chose. L’importance de cette ville n’est pas due au fait qu’elle est la capitale de l’Italie, mais parce qu’elle est un symbole pour une grande partie du monde. Pour obtenir un permis de séjour j’ai dû faire la grève de la faim avec mes compagnons. Aujourd’hui, après tant de fatigue, je travaille comme maçon, comme peintre, ce que je trouve. Je ne sais pas ce qui m’attend ou peut-être que si, je ne sais pas. Ensemble, nous pouvons sortir de la nuit, aller de l’avant comme des peuples frères. Je voudrais dire aux Européens de lire avec attention la dialectique de Marx afin d’y chercher le sens de la liberté. J’ai 32 ans et j’ai appris une chose, c’est que le mot « Liberté » ne signifie pas pouvoir faire ce qu’on veut, sans limites. Ça, ce n’est pas de la liberté. Nous devons repenser à la vie, et trouver, si nous en sommes capables, de nouveaux chemins pour l’avenir, pour la solidarité et la paix ».

 

Yilmaz le fugitif s’éloigne. Anna est avec lui. Leur démarche lente permet de comprendre qu’ils s’aiment, et maintenant, finalement, même la grande place a un regard pour eux."

Signé Roberto Bàrbera, (traduction de l’italien ImpasseSud)

 

("Yilmaz, il fugitivo", Peacereporter)

 

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Ecrit par ImpasseSud, le Dimanche 21 Mars 2004, 19:05 dans la rubrique "Les hommes de bonne volonté".