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Quelques couleurs de la mer (1) : bleu smalt

MarettimoL’actualité continue à être désolante. J’ai été bouleversée par la mort de ce jeune homme tué sur la voie ferrée où il s’était dangereusement enchaîné pour protester contre les convois de déchets nucléaires. En Iraq ça continue à aller mal et en Côte d'Ivoire tout flambe à nouveau. Les dernières nouvelles relatives à l’hospitalisation d’Arafat et aux litiges entre sa femme et le gouvernement palestinien ressemblent à la plus classique des histoires sordides au chevet d’un mourant. Pauvres Palestiniens… il ne leur manquait plus que cela. Alors, comme je n’y peux rien et que j’en ai assez de me laisser conditionner par la déprime qu’insuffle un monde en folie, je tourne mon regard vers la mer, la mer aux multiples visages, aux règles immuables mais au rythme régulier et apaisant, au caractère parfois extravagant et violent mais aussi exigeant, la mer changeante, envoûtante, la mer qui refuse l’indifférence dans son long rapport avec l’homme, et fait naître mythes et anecdotes étranges qu’on aime lire, justement, quand un jour est plus gris que les autres.

Parler de la mer, cela signifie inévitablement parler de ses couleurs, et les couleurs de la mer seront le fil conducteur d’une brève série d’histoires nées dans les Iles Egades, au large de la côte occidentale de la Sicile, histoires que j’ai découvertes sur un site qui ne parle que des « choses de la mer » : bleu smalt, plomb, noire, gris perle, jaune rougeâtre, ce sont les quelques nuances de la mer racontées dans les récits qui suivront.

 

BLEU-SMALT : LA MER DES EGADES

Le « Ravaccione » était un pétrolier décrépi qui refournissait en carburant les navires marchands en mouillage à Gênes et dans les alentours. La coque avait été peinte d’une bizarre couleur cerise par un armateur inconnu. Le navire, en effet, changeait aussi souvent de propriétaire que les marins de linge de corps, c’est-à-dire une fois par semaine.

Sur le « Ravaccione », Giuseppe était le personnage le plus fameux, un marin sicilien d’une cinquantaine d’année habitant à Gênes du côté de Caricamento. Quand je l’ai rencontré, il était à bord depuis près de quarante-six mois, pratiquement depuis la dernière sortie des chantiers de réparation du « Ravaccione » où on avait rapiécé ses tôles à bout de souffle et redonné une couche de peinture couleur cerise. Avec beaucoup de difficulté, le pétrolier avait obtenu la certification qui lui permettrait de naviguer encore pendant les quatre ans à venir.

Je m’étais retrouvé à bord avec un engagement de cuisinier. Dire que je savais préparer des repas décents était comme d’affirmer que le « Ravaccione » pouvait sortir en pleine mer. Je m’efforçais cependant de camoufler mon inexpérience en m’appliquant à tenir la cuisine très propre et en m’abstenant de voler sur la « panatica », qui est le nom qu’on donne à la somme déboursée par l’armateur pour la nourriture à bord.

Un matin, Giuseppe se présenta à la cuisine avec un recette écrite au crayon sur un petit papier aux plis consumés. Il me le tendit en vacillant et me dit :

- "Nous, on appelle ça « assaisonnement à l'ail pour les pâtes », mais à bord, certains l’appellent « pesto à la mode de Trapani ». C’est comme le pesto à la génoise, mais un peu plus rude et coloré. On fait comme ça : dans un mortier, écrase quelques gousses d’ail avec un peu de sel et quelques amandes.  Ajoute une belle poignée de basilic et quelques tomates fraîches. Pour finir ajoute un fil d’huile brune, et assaisonne les pâtes. Tu peux être sûr d'avoir du succès. Si tu penses que l’ail peut ne pas plaire à quelqu’un, mets-en très peu ou pas du tout, mais ils ne savent pas ce qu’ils perdent."

Quelques jours plus tard, j’avais essayé cette recette, et elle avait été appréciée, même par les Génois qui se trouvaient à bord. Quand Giuseppe était venu me rendre visite dans ma cuisine juste une semaine après, je l’avais accueilli avec cordialité, espérant que je pourrais ajouter une recette à ma modeste récolte. La marin avait sorti de sa poche un autre feuillet et me l’avait tendu. On pouvait y lire : « Pour faire un bon café, il est important que le niveau de l’eau dans la cafetière ne dépasse pas la valve ; il vaut même mieux qu’il soit légèrement en dessous. En outre, il n’est absolument pas nécessaire de tasser le café moulu dans le filtre. »

J’avais été déçu par la banalité du message, mais aussi déconcerté par le fait que ces consignes m’avaient été données par écrit. J’étais cependant convaincu que Giuseppe pourrait me remplacer à la cuisine au cas où j’aurais droit à des jours de congé, et c’est la raison pour laquelle j’avais préparé une cafetière et que je lui avais offert un café préparé selon les règles qu’il m’avait suggérées. Le marin avait posé la tasse sur le plan d’acier où je préparais les repas de l’équipage et il en avait fixé longuement le contenu :

- "La couleur est parfaite", avait-il commenté, satisfait, "la couleur du goudron, d’un marron chargé qui tend au noir. Merci, je pense que tu as vraiment préparé un bon café", avait-il dit en s’éloignant de la cuisine sans même avoir approché ses lèvres de la tasse.

- "Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu ne le bois pas?" m’étais-je écrié, irrité.

J’avais revu Giuseppe l’après-midi suivant, à la poupe, tandis qu’il fixait le sillage d’écume blanc sale que le « Ravaccione » laissait derrière lui. La coque vibrait et grinçait, comme si l’axe de l’hélice souffrait terriblement du besoin d’une goutte d’huile ou d’un doigt de gras pour soulager la fatigue de son mouvement laborieux.

Tout à coup, j’avais repensé à ses considérations à propos de la couleur du café, et sans prendre le temps de le saluer, je lui avais crié :

- "Et la mer ? Quelle couleur devrait être la couleur de la mer ?"

- "Les couleurs de l’eau salée sont si nombreuses... De toutes les couleurs sauf celle du bouillon sur lequel nous sommes en train de naviguer! Tu as déjà vu les Iles Egades ?"

- "Elles se trouvent où ?"

- "Ce sont les îles qui se trouvent au large d’une île tellement grande qu’elle n’en a plus l’air. Si les pétroliers et les bateaux-citernes de passage évitent de la souiller, la mer des Egades a des couleurs qui lui sont propres. Des couleurs que, par ici, on ne voit plus depuis des années. Tu te souviens du marron clair qui entoure Gênes et du jaune-pisse du Pirée ? Bein, la mer des Egades est complètement différente. Dans le port de Levanzo qui est l’île la plus petite, l’eau est tellement limpide qu’on dirait du cristal : on aurait envie d’en boire. Quand le ferry accoste à Favignana, au contraire, les hélices rassemblent une eau très blanche, comme une éclaboussure de vert menthe : ton corps se rafraîchit rien qu’en la regardant. A Marettimo où je suis né, la couleur de la mer change d’une crique à l’autre, d’une grotte à l’autre. A Cala Bianca, par exemple, il y a des jours où la mer est bleu smalt, comme la couleur que nous donnons à nos barques et aux portes des maisons qui donnent sur certaines placettes. Si les pêcheurs n’ajoutaient pas du blanc à la décoration de leurs barques, les coques finiraient par se perdre dans ce bleu étrange et propre. Quand on regarde la mer, on a l’impression que d’un moment à l’autre on va sentir l’odeur de l’essence de térébenthine ou d’un solvant, mais du bleu smalt l’eau n’a que la couleur, l’odeur, elle, est juste, c’est celle du vent et du sel. Même s’il y a si longtemps que je n’ai pas vu cette mer-là, je suis sûr qu’elle est encore comme ça."

- "Tu as l’air d’un poète", avais-je commenté en regardant ma montre, "et de la façon dont tu en parles…. Tu n’as jamais eu l'idée d'écrire quelque chose ?"

Giuseppe avait eu l’air surpris par ma question. Il y avait réfléchi un instant puis il m’avait répondu, l'air égaré:

- "Moi non, parce que c’est tout juste si je suis capable de faire ma signature. Au pays, un certain Masino Daidone a essayé de décrire la mer, mais il s’agissait d’un poète sans mots. Une fois, sur le bateau qui nous ramenait à Favignana, je l’ai entendu qui murmurait avec une certaine satisfaction : « Il y en a de l’eau dans la mer ! » Mais j’ai pas l’impression que depuis il l’ait écrit dans une de ses poésies."

Un rire strident avait mis fin aux paroles de l’insulaire qui s’était éloigné tranquillement vers la cabine après m’avoir regardé bien en face avec des yeux un peu fous.. Je l’avais suivi pour lui demander une faveur :

- "Je pars en congé pour une semaine. Tu serais d’accord de me remplacer ?"

- "Qu’est-ce que je dois cuisiner ?" m’avait demandé Giuseppe

- "Ce que tu veux. Je suis sûr que tu sauras te débrouiller, bien mieux que moi", avais-je répondu, convaincu.


Les jours à terre m’avaient fait oublier la monotonie des heures de navigation à l’intérieur de l’horizon étroit du « Ravaccione », même si de temps en temps je me surprenais en train d’imaginer Giuseppe s’activant dans la cuisine, silencieux, au prise avec des recettes bizarres.

 

De retour à bord, je lui avais tout de suite demandé comme ça s’était passé.

- "Bien", m’avait répondu Giuseppe, tout en préparant la cafetière pour me souhaiter un bon retour dans ma cuisine.

- "Tu as cuisiné quelque chose de particulier ?"

- "Les plats habituels du bord, plus deux sauces que ma mère faisait pour les spaghettis. (*)

..................

- "Tu ne m’as pas encore dit pourquoi tu as quitté ton île", lui avais-je demandé un peu après.

- "Le prétexte, c’est le manque de travail, mais l’histoire est un peu plus longue. Tu veux que je te la raconte ?"

- "Raconte-la moi, ton histoire. Pendant ce temps-là, moi je nettoie ces rognons pour les faire à la poêle pour ce soir. Moi, les rognons m’ont toujours dégoûté, que ce soit pour les nettoyer ou pour les manger, mais le commandant m’a dit qu’il fallait faire des économies. Le bateau est encore en train de changer de propriétaire.

Giuseppe s'était mis devant la balance à ressort qui trônait dans la cuisine et fixant les chiffres du quadrant en émail blanc jauni par les ans, il avait commencé à énoncer ce qui m’était apparu comme une sorte de bulletin de guerre :

- "Mercredi 5 mai 1943…. Femmes de Trapani sur les murs de tramontane… maris, fiancés. Enfants sur le convoi Naples-Tripoli… femmes saluent le convoi avec serviettes et draps blancs… avions de SW… chasseurs-bombardiers américains B-25 et B-26… provenance base NASAF Maroc….. navires attaqués au large Ile de Marettimo… tous les navires coulent sauf un navire-citerne très lent… perdu contact avec le reste du convoi."

- "Où as-tu pris toutes ces informations ?"

- "J’ai fait des recherches à la bibliothèque avec le Docteur Nemi, un psychiatre de Sampierdarena. Il a pas réussi à me guérir complètement, mais avec ce que j’ai appris sur la seconde guerre mondiale, je pourrais écrire un livre. T’en as marre ?"

- "Non, continue."

- "Durant tout le mois de mai, la mer a porté des dizaines de morts sur les écueils de ponant, je te laisse imaginer dans quel état ils étaient. La majeure partie des corps s’est entassée près du phare de la Pointe Libeccio où la marine avait un sémaphore et quelques batteries anti-aériennes. On les a ramassés, on les a transportés au pays et on les a alignés entre les tombes des insulaires. Va savoir ce qu’ont bien pu se dire, durant ces nuits de mai, les vieux pêcheurs qui reposent sous les pierres tombales avec leurs inscriptions grattées par le sel et les morts déchiquetés par les explosions ou noyés avec le naufrage du convoi... Je pourrais avoir un café ?"

- "Prends la cafetière à deux tasses."

Giuseppe était resté silencieux pendant qu’il préparait le café qu’il avait versé dans deux tasses. Il avait contemplé avec attention la couleur de la boisson, en avait respiré l’arôme, puis il était sorti de la cuisine sa tasse à la main et, croyant que personne ne le voyait, il avait jeté le contenu par-dessus bord. Il était évident que plus que de boire une tasse de café, c’était le rituel de la préparation qui l’intéressait, Il était revenu dans la cuisine, sa tasse à la main.

- "Il est bon ce café. Vous avez changé de fournisseur ?"

- "Non, c’est toujours Ligabue. Où t’en étais avec ton histoire de convois bombardés et de morts noyés ?"

- "Un peu de patience, j’ai bientôt fini. Un matin, à l’aube, j’étais dans la barque avec mon père près de la Pointe Libeccio, quand le vieux m'a demandé de descendre sur la rive pour prendre une pierre pour la barque. Nous étions à quai à côté du phare. Tandis que mon père était dans la barque en train de ranger les outils, je me suis éloigné pour chercher une pierre qui puisse nous servir d’ancre, vu que les petites ancres avaient toutes été confisquées dès les premiers jours de la guerre. Arrivé dans une petite crique cachée, dans l’ombre j’ai vu une silhouette noire qui se traînait sur le gravier en hurlant comme une bête blessée. Mais je n’ai pas réussi à rejoindre l’ombre qui avait glissé dans l’eau et s’était éloignée en silence."

- "Ça devait être un phoque."

- "Peut-être que c’était un phoque, beaucoup de monde m’a dit la même chose, mais elle se lamentait comme un homme à l’agonie. Je me suis approché de l’endroit où j’avais vu l’ombre et j’ai trouvé des tâches de sang frais à côté d’une plaquette métallique avec un matricule de la Marine Royale. J’ai eu tellement peur que mes cheveux se sont dressés sur ma tête et je suis retourné en courant vers la jetée. J’ai sauté dans la barque et je me suis caché dans la petite cale à la proue. J’ai hurlé à mon père de ne plus chercher de pierre et de fuir cette mer pleine d’ombres. Ensuite je me suis enfilé sous une couverture déchirée pour me protéger d'un froid improviste qui ne m’a plus quitté, même à la maison. Je suis resté plusieurs jours au lit avec de la fièvre, alternant entre phrases sans aucun sens et prières pour les âmes du purgatoire. Au pays, on a commencé à raconter que j’avais perdu la tête. Je n’ai plus jamais voulu aller en mer avec mon père, non seulement sur sa barque, mais sur toutes les barques qui pour moi n’étaient plus sûres. Tous les bras de mer qui m’entouraient étaient devenus insidieux."

- "Comment se fait-il que tu sois venu à Gênes ?"

- "Une de mes tantes nous avait parlé des miracles que faisait le Docteur Nemi pour ceux qui avaient perdu la tête, et c’est ainsi que j’ai décidé de venir ici pour me faire soigner. Et puis, à Gênes, j’étais convaincu que j’aurais trouvé un navire sûr, un bateau avec tellement de chance qu’il aurait fait disparaître ma peur de la mer."

- "A propos, comment s’appelait le seul bateau qui avait échappé au naufrage du convoi ?"

- "Le « Ravaccione »", avait répondu Giuseppe, finalement tranquillisé, "et nous, nous sommes à bord."

Antonino Rallo, "Il mare delle Egadi", www.cosedimare.com

(Traduction de l’italien ImpasseSud )

 

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* Si quelqu'un est interessé par ces deux recettes, je peux les lui fournir. Ici, j'ai préféré les enlever pour raccourcir un peu ce texte déjà long.

Ecrit par ImpasseSud, le Mercredi 10 Novembre 2004, 19:52 dans la rubrique "Récits".