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Quelques couleurs de la mer (2) : gris-perle
--> Vieilles carcasses

L'aube à Soverato"Nuit de mai pleine d’étoiles. Un petit croissant de lune, mince, est en train de descendre derrière la cime du Pizzo Campana et, peu à peu, on a l’impression qu’il est englouti par la montagne. Silence dans les rues de la bourgade éclairée maintenant pas la lumière des étoiles. Personne, juste un chat qui traverse avec lenteur la route principale pour aller finir, allez savoir, sur quelque toit ou dans un recoin encore plus secret, peut-être à la recherche d’une arrête de poisson ou d’une aventure. Calme. De la mer qui se trouve à quelques pas, juste après cette file de maisonnettes blanches, basses, à l’odeur d’algues, la respiration rythmique des ondes brèves qui jouent parfois avec le fin gravier du lido, parfois avec les bords hérissés des récifs.


Dans la quiétude de la nuit, le bruit strident d’un verrou, le battement d’une porte disloquée qu’on ouvre toute grande et le prolongement sur la route déserte du rectangle roux d’une faible lueur en provenance d’une lampe à pétrole fuligineuse allumée à l’intérieur de la maison, et, dans le rectangle, une ombre humaine, comme sur un écran.

Le vieux ‘zu* Paolo est sorti de son lit pour aller scruter les étoiles sur le pas de sa porte, pour savoir quel temps il va faire. Parce que les étoiles parlent aux pêcheurs ; les étoiles, plus et mieux que n’importe quel baromètre, savent prédire aux vieux pêcheurs s’il peuvent ou non sortir en mer. Et ‘zu Paolo les connaît toutes : l’Etoile de Tramontane, la  Puddara, le Triale, l’Etoile du jour… et il sait que si elles tremblent cela n’annonce rien de bon !... Pas comme les jeunes pêcheurs qui ne savent pas lire dans le firmament. Eux ils lisent la boussole, le baromètre.

 

Au loin, le premier coq chante. C’est l’heure. ‘Zu Paolo tire d’une de ses poches à moitié déchirées sa pipe en terre cuite, peut-être du même âge que lui, et il y enfile un petit tube de bambou, tout mastiqué aux extrémités. D’une modeste blague en laine tricotée, ancien cadeau de fiançailles de sa compagne disparue depuis des années, il extrait le mégot d’un cigare, il le triture entre ses paumes calleuses et remplit sa pipe en pressant le tabac avec son index. Puis, d’une petite poche de son soi-disant gilet raccommodé avec mille pièces à tel point que, désormais, on ne reconnaît plus le tissu original, il extrait une boite d’allumettes. Il en gratte une contre le mur, mais en vain. Une deuxième fait juste une étincelle puis elle s’éteint, une autre encore et c’est le bout qui saute… Un grognement, un «au diable !» à ceux qui les fabriquent. Une quatrième, et, finalement, la petite flammèche s’approche de la pipe agonisante dont il tire et tire encore de voluptueuses bouffées de fumée.

 

Maintenant, il se prépare pour sortir. En serrant pour qu’elle tienne son pantalon, il entoure ses flancs avec une longue bande de laine azure, achetée à Sfax, où chaque année durant toute sa jeunesse il est allé pêcher des éponges. Dans un panier à moitié défoncé, il met une estrope, deux tolets, les cordelettes d’ampelodesme qu’il a tressées lui-même pour lier, l’une à côté de l’autre, les langoustes qu’il trouvera, prisonnières des nasses qui gisent pendant deux jours à plus de deux cents mètres de profondeur, là-bas, sur les bas fonds de Sant’Antonio. Il éteint la lampe d’un souffle et il sort, tirant derrière lui la porte qu’il ferme de son mieux avec un clef rouillée sans anneau.

 

A la plage, deux autres vieux sont en train de l’attendre. Echange de saluts :

- Viva Maria !

- Viva Gesù !

Rien d’autre. Comme au cours d’un rite.

 

Ils retroussent leurs pantalons au-dessus du genou. Pas comme les jeunes, eux ils portent de hautes bottes, en caoutchouc.

Ils poussent la barque à la mer,- désormais vieille carcasse couverte de poix -, avec des genoux flageolants, autrefois orgueil de Paolo jusqu’au fanatisme, quand, agile et léger, à la barre, le point d’écoute largué, la voile latine gonflée au vent gaillard de nord-est, il avait l’habitude de glisser chaque année sur les ondes africaines.  Ces trois-là, ils sautent dedans comme ils peuvent, en s’aidant avec les mains et les genoux, dans les tolets ils enfilent les estropes déjà attachées aux rames, et via. ‘Zu Paolo pousse avec deux rames, les autres rament…

 

Il peine en silence, ce cumul d'années, plus de deux siècles et demie entre les trois hommes et la barque…. Il peine lentement, c’est vrai, mais tenace, pour arriver sur le lointain banc de sable où les nasses attendent d’être hissées et vidées des proies si longtemps désirées. Dès qu’ils arrivent, ils larguent les cordes, ils tirent vers le haut les nasses qu’ils vident des crustacés, remettent de l’appât et les coulent à nouveau, pour la prochaine fois. Puis, fatigués, hors d’haleine mais satisfaits, les trois hommes, taciturnes, rentrent avec leur précieux chargement, le délice des riches, des tables joyeuses.

 

Chacun d’eux, dans sa propre masure, est maintenant assis sur un banc grossier pour se reposer et grignoter un morceau de pain noir et rassis, accompagné, quand il y en a, d’un oignon et d’un verre de vin. Les petites étoiles lointaines ont déjà disparu. Seule, un étoile voisine clignote encore, mais d’une lumière de plus en plus blafarde. L’orient commence à blanchir. La mer est un miroir très limpide avec des reflets diffus couleur gris perle."

Antonino Spadaro. « Vecchie carcasse », 1945 (www.cosedimare.com)

Traduction de l’italien ImpasseSud

 

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*Zu = oncle, mais qui, dans le cas présent, n’est pas un oncle mais un appellatif assez répandu qui implique familiarité et appartenance à une communauté.
(photo)

Ecrit par ImpasseSud, le Mardi 16 Novembre 2004, 13:56 dans la rubrique "Récits".

Commentaires et Mises à jour :

Gamin
16-11-04 à 14:45

Magnifique texte... On s'y croirait presque, tellement c'est bien écrit, et tellement les images viennent devant les yeux... Images d'une génération pour qui le progrès appartient aux autres... Pour eux, la vie, c'est la mer, la pêche, avec des gestes appris et répétés qui n'appartiennent qu'à eux...

Ils ne sont pas les rois du monde, mais les rois de leur propre vie, et c'est ça qui est beau...


 
ImpasseSud
16-11-04 à 15:04

Re:

Personnellement, il m'arrive de les envier. Qui de nous aujourd'hui peut encore dire qu'il est le "roi de sa propre vie"? Bien sûr, il est impossible de retourner en arrière et aucun de nous n'en a vraiment envie, ou tout du moins pas jusqu'à ce point-là, mais je me dis de plus en plus souvent que nous avons perdu quelque chose quelque part...

 
Gamin
16-11-04 à 15:08

Re: Re:

Nous avons perdu l'essentiel, à savoir apprécier les petites choses de la vie... Ce que eux possèdent encore, nous, nous l'avons perdu...

 
ImpasseSud
16-11-04 à 15:24

Re: Re: Re:

Nous avons perdu des tas d'autres choses : le temps, l'écoute de la nature, le silence, les relations simples, qui n'ont pas besoin d'explications, les points de repères immuables, etc...

Je crois que la mer, la montagne, le désert, etc..., en fait les endroits où la nature est encore reine, peuvent nous en rendre quelques bribes.... mais il faut aller les chercher et ce n'est pas toujours facile.


 
Gamin
16-11-04 à 15:27

Re: Re: Re: Re:

C'est vrai... En somme, nous avons perdu l'instinct... ;-)

 
ImpasseSud
17-11-04 à 07:43

Re: Re: Re: Re: Re:

... L'instinct de conservation, sans aucun doute! :-)