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Slovénie : Voyage sur un des nouveaux confins de l'Union Européenne à 25.

Pots de fleurs, Paul CézanneD'ici quelques jours, le 1er mai prochain, l' passera de 15 à 25 pays membres, et les frontières de l'espace Schengen commenceront à être repoussées plus à l'est, de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie, vers les confins externes de la Pologne et des pays baltes, de la Slovaquie, de la Hongrie et de la Slovénie. Je ne sais pas comment sont aujourd'hui toutes ces frontières, mais du côté de la Slovénie, la ligne qui la séprare de la Croatie qui n'en fera pas partie est encore marquée par une rangée de pots de fleurs. Mais demain? Voici ma traduction de l'extrait d'un article paru sur le quotidien italien Il Manifesto, qui illustre une fois encore l'absurdité de toujours en matière de frontières.

 

"L'Europe? Elle commence là, sous la table de billard du restaurant", dit un garde somnolent à la frontière croate. Et il indique le gostilna "Kalin", le restaurant juste au-delà du petit pont qui traverse le rio Kalin qui réunit les deux moitiés du village de Kalin : la moitié croate, qui s'appelle Bregana, et la moitié slovène qui s'appelle Slovenska vas. Kalin est également le nom de famille de Madame Blaenka, propriétaire du restaurant depuis cinq générations, et - si j'ai bien compris -, du village tout entier, de fait si ce n'est de droit. La phrase du garde n'est pas une curieuse métaphore, Madame Blaenka ne veut pas l'admettre et elle soutient que sa gostilna est tout entière en Slovénie, mais la ligne de frontière entre les deux pays, qui dès le 1er mai sera une des frontières externe de l'UE, traverse bel et bien son restaurant, en laissant, en théorie, une petite portion à la Croatie (même si la cuisine mais surtout la caisse sont bien plantées en Slovénie). Naturellement, aucun Croate ne songe à revendiquer ces quelques mètres carrés, d'autant plus que Madame Blaenka (qui, elle-même, est Croate) donne du travail à un bon nombre d'habitants des deux côtés de cette étrange frontière, vu que son restaurant est grand et plutôt connu (il paraît que Tito le fréquentait), et qu'il se remplit encore avec des clients qui viennent de Zagreb (capitale de la Croatie, ndt), la ville voisine, moins de 20 kilomètres plus loin. Cependant dans ce coin-là, il vaut mieux ne pas être trop sûr de soi en matière de politique : on sait jamais. Même le garde croate le dit, quand on lui demande pourquoi une grande étoile rouge, enlevée à un édifice des alentours, est posée là dans un petit pré, comme dans l'attente d'être remise à sa place. "On sait jamais. Et puis une étoile ne fait le communisme, n'est-ce pas?".

 

Non, sans aucun doute. Du reste à Kalin (Bregana ou Slovenska vas, comme on veut), il n'y a pas la moindre trace de communisme, à condition qu'il y en ait jamais eu. La blonde et vigoureuse Blaenka, bouche volontaire et regard d'acier, mène son entreprise d'une main ferme depuis trente-sept ans et affiche même une certaine nostalgie pour Tito et l'ex-Yougoslavie, mais il est bien évident qu'elle n'a jamais dû avoir grand chose à faire avec le communisme. Si son restaurant existe depuis 1831 (on peut le lire sur les assiettes), on peut imaginer que ses compromis sociaux n'ont jamais dû dépasser le strict nécessaire. Son regret de la Yougoslavie est purement commercial : "Il y avait plus de clients quand il n'y avait pas cette stupide frontière, là juste à la porte". Et maintenant, avec l'Europe qui arrive? "On s'adaptera à ça aussi. De toute façon, l'Europe, on la sent déjà maintenant. Tous les jours il y a un peu plus de paperasses sans aucun sens à remplir : pour tous les comptes, je veux bien, mais aussi pour ce qu'il y a dans les frigos et sur comment se portent les cuisiniers et les serveuses, s'ils ont vomi la nuit d'avant et s'ils font caca régulièrement..., et des contrôles plus serrés, qui seront encore pires dans deux ans, quand la Slovénie appartiendra à l'espace Schengen et la Croatie au Tiers-Monde. Les clients croates diminuent, ils sont intimidés par les contrôles. Souvent on les renvoie d'où ils viennent quand, au cours d'une promenade dominicale, un des membres d'un groupe, que sais-je, une grand-mère ou un gosse, a oublié ses papiers à la maison. Les frontières, quelle grande stupidité!" Mais feu son mari a été le premier du village à hisser le drapeau slovène le jour de l'indépendance......

 

Paradoxes européens. Dans ce petit pays somnolent et idyllique, où la frontière tient plus de l'opérette que de la réalité, se concentrent une grand nombre des paradoxes de la nouvelle Europe du XXI siècle. C'est exact, il n'y a ni mur, ni barrière, ni grillage. La ligne de frontière arrive contre le mur du restaurant sous forme d'une rangée de pots de fleurs, et sur le pont, là à côté, il n'y a qu'un seul garde, le garde croate, avec l'air bonasse d'un agent municipal. Mais il s'agit d'une limite territoriale - comme beaucoup d'autres sur toutes les frontières slovènes - ouverte seulement en apparence. Elle est ouverte aux riverains, connus de vue et pourvus d'un laisser-passer spécial relâché à ceux qui vont d'un côté à l'autre, non pas pour aller voir des parents ou des amis ou pour faire des courses, mais exclusivement pour rejoindre leur poste de travail ou l'école. Oui, car cette ligne de séparation, tracées par l'administration yougoslave sans jamais passer des cartes aux terrains, est devenue "authentique" en 1991, à l'improviste, et elle a laissé des deux côtés une population mixte : c'est ainsi que les Slovènes qui habitent en Croatie vont à l'école en Slovénie et vice-versa, tandis qu'un très grand nombre de personnes a tout simplement conservé son emploi (ou son champ à cultiver) même quand, entre leurs domiciles et eux-mêmes, s'est interposée une frontière entre deux états.

 

Une frontière invisible donc, mais bien réelle, car quand nous reparcourons en sens inverse les dix mètres qui nous séparent de la Slovénie après que nous ayons échangé quelques mots avec le policier croate, un gros 4x4 vrombissant venu d'on ne sait où se matérialise devant nous. Il en descend un type habillé en civil, armé, qui exhibe un badge à l'américaine ("Slovenska policija"), et, sur un ton aimable mais ferme, il nous demande tous nos papiers, puis les examine attentivement, enfermé dans sa voiture, nous les rendant seulement après avoir recopié toutes les données - on sait jamais. Dix minutes plus tôt, sur le côté slovène il n'y avait personne : qui a appelé cet agent en grande hâte? Comment se fait-il qu'on soit si soupçonneux?

 

A vrai dire, par ici tout le monde est soupçonneux : mais l'Etat slovène l'est encore plus quand il s'agit d'"étrangers". Et maintenant, avec l'entrée dans l'UE, les soupçons et les attentions sont entrain de se concentrer sur une des quatre frontières slovènes, la frontière croate qui est la seule frontière externe, et en même temps et paradoxalement, la seule frontière qui n'ait jamais existé, ni du temps des Habsbourg, ni sous la Yougoslavie monarchique, ni sous celle de Tito. C'est de là qu'arrive le "danger": ces autres Yougoslaves, dangereusement pauvres, dangereusement balkaniques.....".

 

Au-delà, l'article aborde l'aspect négatif de l'affaire : - l'énorme contentieux existant entre la Slovénie et la Croatie depuis l'éclatement de la Yougoslavie sera désormais mis dans les mains de la Commission de Bruxelles, avec une requête de la part de la Slovénie, entre nationalisme et xénophobie, d'un renforcement de ses frontières avec les techniques les plus sophistiquées. - son inimitié avec l'Italie, sa voisine, suite au destin trop souvent changé de l'Istrie et de Trieste, les préjugés que chacun des deux pays continue à véhiculer au sujet de l'autre, et les problèmes qui risquent de tomber sur les frontaliers slovènes qui tous les jours vont travailler en Italie (sans jamais acquérir les droits de leurs collègues italiens), risquant tout à coup de se retrouver bloqués et transformés en immigrants clandestins par la loi sur l'émigration en vigueur en Italie et le récent moratoire sur la libre circulation des travailleurs, que l'Italie (comme presque tous les pays de l'UE) s'est empressée d'adopter, si cette dernière ne trouve pas une solution au plus vite.

 

Et voilà comment des compatriotes tout d'abord, bons voisins ensuite qui se contentaient d'une sépration traçée par une rangée de pot de fleur, risquent demain de se regarder en ennemis.

 

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Ecrit par ImpasseSud, le Dimanche 25 Avril 2004, 16:14 dans la rubrique "Actualité".

Commentaires et Mises à jour :

RICHARD JUNG
21-11-07 à 17:06

 Il me semble bien qu'il y ait eu une frontière jusqu'en 1918

entre la Slovénie et la Croatie, la première dépendant de l'Empire d'Autriche et la seconde du Royaume de Hongrie. J'ai même aperçu sur place une borne- frontière très ancienne... 


 
HERVATIN
23-01-09 à 15:43

Re: Frontière Croato Sovene

Effectivement la Slovénie était Autrchienne, propriéte des Habsbourg même.Alors que la Croatie était
administrée par le royaume Hongrois.Ou plutôt une partie de la Croatie. L'Istrie par exemple était
comme, ou plûtot avec la Slovénie, aux empereurs d' Autriche jusqu' en 1918. Pour la petite histoire,
l' Istrie n'est administrée par la Croatie que depuis la Yougoslavie de Tito (1945).