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Terzani Tiziano, « Buonanotte Signor Lenin » (1992)

Même pour un grand journaliste comme l’était Tiziano Terzani, il y a des situations qui relèvent du domaine de la chance. Le 19 août 1991, il se trouve  en Sibérie, avec une expédition sovieto-chinoise, en train de descendre, à bord du Propagandist, le fleuve Amour qui marque l’étrange frontière, sur plus de mille kilomètres, entre l’URSS et la Chine. C’est là qu’il apprend le putsch anti-réformiste qui vient d’avoir lieu à Moscou, contre Gorbatchev. Au lieu de se précipiter dans la capitale, il décide d’entreprendre immédiatement, mais seul, un long voyage de près de deux mois à travers la Sibérie et les Républiques soviétiques de l’Asie centrale et du Caucase, afin d'essayer de comprendre comment y est perçue la fin de l’empire soviétique. Il s’agit là d’une expérience exceptionnelle, fixée au jour le jour par des notes, des réflexions et des photos, un témoignage en prise directe avec un évènement historique, une galerie d’individus de toutes sortes et de peuples différents, un panorama des villes légendaires et des lieux inconnus laissés en marge de l’histoire, des vestiges du passé et des signes qui annoncent le futur. C’est passionnant.

 

Ces 400 pages balaient d’un seul coup les notions maigres et confuses acquises sur l’URSS au temps du lycée et décante la perception dirigée que les médias du temps de la guerre froide nous en ont donnée. Tout devient clair, car ce grand reporter, loin des rencontres officielles qu’il évite le plus possible, nous dévoile, dans un va et vient incessant dans l’espace et dans le temps, tous les mécanismes de « colonisation » qui ont transformé ce pays en empire, mais qui, en même temps, sont à l’origine de la triste réalité de ce début des années 90.

En Sibérie, mais aussi dans toutes les Républiques soviétiques de l’Asie centrale, au Kazakhstan, au sein de la République Kirghize, en Ouzbékistan, au Tadjikistan, en Turkménie, en Azerbaïdjan, en Géorgie et en Arménie, cette « révolution » ne déclanche aucune réaction, on y est presque indifférents. Les problèmes quotidiens sont bien assez prenants. Le désastre économique et la subordination étroite à Moscou sont tels qu’en cet automne 1991, et malgré le procédé de libéralisation amorcé depuis plusieurs années par la Glasnost et la Perestroïka de Gorbatchev, ces Etats, tout à coup sans tutelle directe et parfois même privés du strict nécessaire, ne savent pas quoi faire de la nouvelle indépendance qu'ils acquièrent immédiatement. Dans une sorte de revanche raciale, ils choisissent tous de renforcer leur propre « nationalisme », s’orientant déjà, pour la grande majorité d'entre eux, vers un retour à l’Islam dans ses formes les plus obscures. Ils conservent la même hiérarchie, avec les mêmes hommes aux mêmes places, dans les mêmes bureaux, avec le même KGB, se contentant de changer de drapeau et de déboulonner, un peu partout, tous les Lenine de toutes les places Lenine. Pas un seul d’entre eux ne songe à la démocratie.

 

« Quel gâchis ! » s’exclame souvent Terzani. Trois questions se représentent même régulièrement à son esprit : Depuis quand les gens ont-ils cessé de penser ? Comment est-il possible que, pendant des décennies, nous ayons eu peur de cet empire alors qu’il était déjà en pleine déliquescence ? Que reste-t-il aujourd’hui à ceux qui ont cru au communisme et lui ont sacrifié leur vie ? A la fin de son périple, c’est avec une immense tristesse qu’il va souhaiter une « Buonanotte » à Lénine dans son mausolée sur la Place Rouge à Moscou, de peur qu’on ne le fasse rapidement disparaître, lui aussi.

 


On dira que tout changement requiert du temps. Par curiosité, je suis donc allée voir sur Wikipédia à quel point en sont aujourd'hui chacune de ces Républiques, 15 ans après la fin de l’URSS. Au su des nouvelles sporadiques qui arrivent de temps à autre en Occident, je n'ai été qu'à moitié surprise de retrouver, pour plusieurs d’entre elles, les mêmes dirigeants aux mêmes places qu'en 1991, avec un déséquilibre économique encore plus accentué par la libération de l'avidité. Parmi elles, pas une seule qui ait fait le moindre progrès démocratique notoire. Les quelques soubresauts qui ont eu lieu ici et là se sont bornés à des conflits raciaux et à des luttes pour le pouvoir. Tout cela est extrêmement navrant, et on imagine sans peine toutes les frustrations, toutes les souffrances qu'ont dues endurer les Républiques soviétiques Baltes et les pays satéllites. Tout à coup, je me demande si, pour aspirer à la démocratie, il n'est pas nécessaire, avant toute chose, d'en avoir quelques notions intimes ? Ce concept qui pour nous semble si élémentaire, n'existerait-il qu'en Occident ?

 

 

A lire absolument! Il semble, hélas, que ce livre que j'ai lu dans sa version originale en italien n'ait pas été traduit en français. Par contre il existe en anglais « Goodnight, Mister Lenin » et en allemand « Gute Nacht, Herr Lenin ».

 

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Ecrit par ImpasseSud, le Samedi 4 Mars 2006, 09:15 dans la rubrique "J'ai lu".

Commentaires et Mises à jour :

PierreDesiles
07-03-06 à 10:12

Autre regard de l'histoire !

     Merci, ImpasseSud, pour nous éclairer encore une fois sur un sujet qui, indirectement a influencé toute la planète. Les rapports est-ouest étaient au centre du "monde" à cette époque de surarmement atomique et la chape de plomb, au dessus de nos têtes, était comme un compte à rebours inquiétant, qui prenait de l'ampleur à chaque désaccord des dirigeants US et URSS.

     Le démantèlement de l'URSS a t-il arrangé les choses ??? J'en doute, car il n'y a plus de contre pouvoir aux exigences américaines, comme on peut s'en rendre compte lorsque l'ONU n'a plus son mot à dire, et que l'option de guerre devient plus un enjeu économique, que de sauver le monde! Que va t-il se passer avec l'Iran ?

     Le parcours, que tu décris dans ces extraits de ce livre, est une vue en coulisse, en quelque sorte d'évènements médiatisés et sûrement orientés. Bravo à cet auteur Tiziano Terzani et j'espère que son livre sera traduit en français!


 
ImpasseSud
07-03-06 à 14:35

Re: Autre regard de l'histoire !

Tu as raison, Pierre. Hélas il n'y a plus de contre-pouvoir et l'équilibre qu'il impliquait est rompu. Je me souviens de l'enthousiasme provoqué par la chute du mur de Berlin. Aujourd'hui cet évènement nous apparaît presque comme un évènement néfaste. D'après ce que j'ai lu et entendu récemment, il semble même que la "guerre froide" était un mythe entretenu par les USA, car après la seconde guerre mondiale, l'armée et l'armement de l'URSS sont très vite restés en arrière, et dans ce livre, on en a la confirmation.

Quant à la traduction en français, vu qu'il s'agit d'un livre sorti en 1992 au sujet un peu dépassé, je crains bien qu'on ne la fera jamais. C'est vraiment dommage. En plus, sais-tu que la littérature passe très mal d'un pays à l'autre ? A part les classiques, on ne traduit pas grands choses si ce n'est deux ou trois cents bestsellers qui, en plus ne sont pas forcément ni bons ni intéressants.


 
PierreDesiles
18-03-06 à 12:42

Re: Re: Autre regard de l'histoire !

Plus d'article, plus de nouvelle depuis le 4 mars !?

J'espère que tu vas bien, chère ImpasseSud, et que tu retrouves ta plume bien vite. Peut-être es-tu simplement en voyage? Donne-nous vite de tes nouvelles.

Le CPE devrait vite t'inspirer! :-)


 
ImpasseSud
21-03-06 à 18:07

Re: Re: Re: Autre regard de l'histoire !

Non, non, Pierre, je ne suis pas en voyage. Je lis beaucoup plus et j'écris beaucoup moins. Merci de t'inquiéter. :-)

Quant au CPE, il ne m'inspire que de l'horreur :(((


 
temps
26-03-06 à 18:56

La description est interessante mais de décrire la forme, ne décrit pas le mouvement. En d'autres termes même si notre culture gascone a toujours su faire évoluer notre société, nous retrouvons dans de nombreux pays de l'Est l'imitation de nos gestes sans comprendre que ceci n'est pas l'important. L'important est la motivation qui cré le mouvement, j'ai essayé pendant plusieurs mois de faire comprendre cela à quelques amis à l'Est en vain, peut être que leur culture dogmatique ne leur permet pas. En d'autres mots encore, le sage montre les étoiles (le doute qui cré la variation), les badeaux ne voient que le doigt (la recherche de pureté, le dogme). Comment expliquer que le savoir varie tout le temps, et que de fait il est toujours faux, qu'il ne faut pas le vénérer, mais en profiter en le faisant varier ?

 
gilda
28-03-06 à 07:17

J'allais poser la même question que PierreDesiles mais la réponse pour lui datant d'il y a quelques jours à peine me rassure.

à très bientôt j'espère.


 
ImpasseSud
28-03-06 à 15:02

Re:

>Temps, plus que de copier nos gestes, les pays sans démocraties copient l'image que nos médias et nos publicités commerciales leur donnent de notre genre de vie. Une image qui, il faut le reconnaître, est complètement dénuée de véritables valeurs morales, ce qui explique peut-être pourquoi elle ne remet pas les leurs en question.

>Gilda, merci d'avoir laissé un mot. On verra.


 
temps
28-03-06 à 17:18

Re: Re:

Je pense que tu donne la bonne explication, j'ai passé plusieurs heures par jour à me heurter contre un mur, et visiblement notre perception est en dehors du domaine que peut atteindre leurs imaginations.
cordialement

 
PierreDesiles
28-04-06 à 14:52

L'absence....

     Bonjour ImpasseSud, comme le temps semble long, sur ton site Web, dépourvu d'article depuis le 4 mars...!

     Ton envie d'écrire est-elle revenue, après ce long recul sur l'actualité et la vie courante?

     Nous avons cette liberté d'expression, chère à nos pays démocratiques, doit-on se priver de ta plume, si objective sur des sujets divers ?

     à bientôt de te relire, j'espère.


 
ImpasseSud
30-04-06 à 18:54

Re: L'absence....

Pierre, merci pour tes encouragements, mais je crois qu'il va falloir que tu attendes encore un peu :-).