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Tremblement de terre à L’Aquila (2) : les risques de la reconstruction

Les rescapés du tremblemment de terre de l'Aquila du 6 avril 2009Je me demandais combien de temps allait s’écouler avant que les premiers titres de la Une sur le tremblement de terre soient refoulés en seconde place. Eh bien, ça y est. Ce matin, Il Corriere della Sera ouvrait sur l’assassinat d’un riche napolitain crapuleux...(heureusement vite déplacé). Cet après-midi, sur La Repubblica, il passait en troisième position. A-t-il donc suffi de 10 jours pour qu’un tremblement de terre qui a fait au moins 300 morts, 1.600 blessés dont 200 très graves, rasé au sol quelques villages, transformé L'Aquila en ville fantôme, jeté à la rue au moins 60.000 rescapés sans-abris, sous les tentes, dans des wagons-couchette, dans les hôtels de la côte adriatique, chez des parents ou encore dans les voitures la nuit, commence à lasser les lecteurs ? Les habitants de L’Aquila et alentours avaient raison quand, aux journalistes qui les interrogeaient au sujet de leurs terreurs, ils répondaient que depuis qu’ils ont un toit sans danger sur la tête, ce qu’ils craignent par-dessus tout, c’est qu’on les oublie, qu’on abandonne les rescapés à leur sort comme après les tremblements de terre en Ombrie en 1997 et en Irpinia en 1980… dont les maisons ne sont pas encore toutes reconstruites.

 

Je veux bien que la vie continue, qu’on ne peut pas demander aux grands quotidiens nationaux de fixer indéfiniment leur tête de Une sur un même sujet, mais ici il s’agit d’une catastrophe nationale, dont la situation d'urgence, malgré les dires de Berlusconi, n'est pas terminée. Sur un territoire à 70 % sismique,  on vient de découvrir que les morts, les blessés et l’étendue des dégâts ont pour première cause l’incurie généralisée de tous les gouvernements de l'après-guerre face à la mainmise de la criminalité organisée sur les constructions et les matériaux de construction, et aux clientélismes corrupteurs qui ont fermé les yeux, que ce soit pour la restauration ou les constructions récentes. En Italie, sans exception du nord au sud, 70% des constructions ne sont pas conformes aux normes antisismiques en vigueur. Si tout cela, qui concerne toute la population, ne vaut pas une Une permanente, ne serait-ce qu’à travers un encart fixe pour maintenir une certaine pression à la fois sur la classe politique et sur le public, soit je ne vois plus aucune raison de faire de l’information, soit il s’agit d’une population qui n’a vraiment que ce qu’elle mérite… « grazie a Dio », comme on répète ici à chaque fin de phrase.

 

Et pourtant, il y a une Italie saine, une Italie qui lance l’alarme reconstruction, comme le procureur national anti-mafia, Piero Grasso, comme le maire de l’Aquila, Massimo Cialente, comme Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, qui, sous protection depuis trois ans, a tenu à se rendre sur place. Voici l’article qu’il a écrit sur La Repubblica, qui justifie les craintes des Aquilani.

 

« Nous ne permettrons pas qu’il y ait des spéculations, écris-le. Dis-le bien fort qu’ici il faut pas qu’ils croient qu’ils pourront nous remplir de ciment. Ici, c’est nous qui déciderons comment reconstruire notre terre… » Au terrain de rugby [sur lequel il y a un des camps de tentes pour les rescapés. NdT], c’est les mots qu’on me dit. Collé à mon visage, son nez près du mien, je sens son haleine. Celui qui les prononce, c’est un monsieur qui ensuite m’embrasse fort et me remercie d’être là. Car sa peur ne s’est pas arrêtée avec le séisme.

 

La malédiction d’un tremblement de terre, ce n’est pas seulement cette minute où la terre a tremblé, mais ce qui se passe après. Des quartiers tout entiers à abattre, des bourgs à restaurer, des hôtels à reconstruire, l’argent qui arrive et qui en plus de cicatriser les plaies risque d’empoisonner les esprits. Ce dont les habitants des Abruzzes ont peur, c’est qu’on vienne leur vendre comme aide une spéculation sans limites née de la reconstruction.

 

Ici, dans les Abruzzes, l’histoire d’un Abruzzais illustre m’est revenue en mémoire, celle de Benedetto Croce, né à Pescasseroli justement où sa famille fut détruite par un tremblement de terre. « Ma mère, ma sœur et moi, nous étions à table pour le souper, et mon père était sur le point de s’asseoir. Tout à coup, je vis mon père ondoyer, comme allégé, et tout de suite, en l’espace d’un instant, disparaître dans le sol qui s’était étrangement ouvert, ma sœur gicler en l’air vers le toit. Terrorisé, je cherchais ma mère du regard et je la rejoignis sur le balcon qui s’effondra, puis je perdis connaissance ». Benedetto Croce resta enseveli dans les décombres jusqu’au cou. Pendant de nombreuses heures, son père lui parla, avant de s’éteindre. On raconte qu’il continuait à lui répéter d’ « offrir cent mille lires à celui qui l’aurait sauvé ».

 

Les habitants des Abruzzes ont été sauvés par un travail ininterrompu qui dément tous les lieux communs sur l’italianité paresseuse ou sur son indifférence à la douleur. Mais, pour cette région, le prix à payer pourrait être très lourd, bien au-delà des cent mille lires du père de Benedetto Croce. La terreur de ce qu’on a fait à l’Irpinia il y a près de trente ans, les dilapidations, la corruption, le monopole politique et criminel de la reconstruction, ne peut mitiger l’anxiété de ceux qui savent ce que c’est que le ciment, ce qu’apporte l’argent qui arrive non pas pour un développement mais dans les cas d’urgence. Ce qui est une tragédie pour cette population, se transforme en occasion, en mine d’or sans fonds, en paradis du profit pour quelqu’un d’autre. Projeteurs, géomètres, ingénieurs et architectes vont envahir les Abruzzes à travers le mécanisme des fiches des constats de dégâts aux maisons, mécanisme qui semble inoffensif, mais c’est de là justement que part l’invasion du ciment. Ces-jours-ci elles seront distribuées aux bureaux techniques des communes de tous les chefs-lieux des Abruzzes. Des centaines de fiches pour des milliers d’inspections. Ceux qui les auront en main auront la certitude d’obtenir des engagements très bien rémunérés et alimentés par un système incroyable.

 

Car « en pratique, plus les dommages semblent graves, plus on gagne de l'argent », me dit Antonello Caporale. C’est avec lui que je suis venu dans les Abruzzes. C’est un journaliste qui a vécu le tremblement de terre en Irpinia, et, pour un rescapé, il n’est pas facile de se débarrasser de sa propre colère.

Pour comprendre ce que risquent les Abruzzes, c’est justement de là qu’il faut partir, du séisme d’il y a 29 ans, dans un village proche d’Eboli : « A Auletta », dit l’adjoint au maire Carmine Cocozza, « nous sommes encore en train de liquider les parcelles du tremblement de terre. A chaque fois que la contribution de l’Etat est de 100.000 euros, l’honoraire technique global est de 25.000 euros ». A Auletta, cette année, le gouvernement a encore déboursé un total de 80 millions d’euros pour compléter les œuvres postérieures au séisme. « Ma commune en a reçu deux millions et demi. Cela servira à faire les dernières maisons, à financer ce qui reste à faire ».

 

Il est difficile d’imaginer que 29 ans après, il y ait encore de l’argent qui arrive pour la restructuration, mais c’est la part des techniciens : 25% de la contribution. On y arrive à travers des calculs qui suivent des barèmes professionnels, naturellement tout cela dans les normes. Coûts des projets et de la direction des travaux, coûts de la sécurité et des vérifications, ça monte, ça monte, ça monte. Les visites sont innombrables. Le technicien déclare et applique un tampon. Le seul rôle de la commune, c’est de payer.

 

Le risque de la reconstruction, c’est justement cela. On gonfle l’expertise des dégâts, on gonfle les sommes d’argent, les adjudications génèrent des sous-adjudications et le cycle du ciment, le mouvement de la terre, celui des gros engins, et les constructions attirent l’avant-garde des constructeurs en sous-adjudications, c’est-à-dire les clans. Les familles de la camorra [mafia napolitaine, NdT], de la mafia [sicilienne, NdT] e de la ‘ndrangheta [mafia calabraise, NdT] sont ici depuis toujours. Et non seulement parce que dans les prisons des Abruzzes il y a le gotha des chefs de l’entreprise-camorra. Le risque, c’est justement que les organisations réussissent, en temps de crise, à se répartir les grosses affaires italiennes. Comme par exemple : à la ‘ndrangheta l’Expo 2015 de Milan, et à la camorra les reconstructions dans les Abruzzes à travers les sous-adjudications.

 

La seule chose à faire, c’est de créer une commission en mesure de contrôler la reconstruction. La présidente de la province, Stefania Pezzopane, et le maire de L’Aquila Massimo Cialente le disent clairement : « Nous, nous voulons qu’on nous contrôle, nous voulons qu’il y ait des commissions de contrôle… »

Ici, les risques d’infiltrations criminelles sont nombreux. Les clans de la camorra construisent et investissent depuis des années. Et dans un sorte de paradoxe bizarre du destin, c’est l’édifice dans lequel sont enfermés la plus grande partie des boss investisseurs dans le secteur du ciment, la prison de l’Aquila, qui est le plus intact, le plus résistant.

 

Les données démontrent l’immensité de la présence envahissante de la camorra au cours des années est énorme. (…) [Ici, suit une liste de noms et de faits qui signifient en gros que c’est depuis les Abruzzes que plusieurs boss de la camorra donnent des ordres, NdT]

Les Abruzzes sont également devenues un nœud pour le trafic des déchets, choisi par les clans pour la faible densité de la population dans de nombreuses zones et la disponibilité des carrières abandonnées. L’enquête Ebano faite par les carabiniers a démontré qu’à la fin des années 90 on y avait déversé 60.000 tonnes d’ordures en provenance de la Lombardie. (…) Derrière tout ça, bien entendu, les clans de la camorra.

 

Jusqu’à présent L’Aquila n’a jamais vu de grosses infiltrations, justement parce qu’il n’existait aucune possibilité de grosses affaires. Mais maintenant, les entreprises se retrouvent face à une mine d’or. Pour l’instant, la solidarité sert de rempart contre tous les dangers. Au terrain de Paganica Rugby, on me montre tous les paquets arrivés de toutes les équipes de rugby italiennes et les lits montés par des joueurs et des volontaires. Ici, le rugby est le sport principal, ou, mieux encore, le sport sacré. Et, en effet, le ballon qu’utilisent quelques gosses pour faire des passages à côté des tentes et qui passe au-dessus de ma tête dès que j’arrive est ovale. Dans ce camp, c’est du rugby que sont arrivées les aides. La résistance de ces gens-là est le collant qui unit les volontaires aux citadins. C’est quand il ne reste plus que la vie qu’on comprend le privilège de chaque souffle. C’est ce qu’essaient de me raconter les survivants.

 

Le silence de L’Aquila fait peur. La ville évacuée est immobile à l’heure du repas de midi. On ne voit jamais aucune ville dans état-là. Chancellante, pleine de poussière. Pour l’instant, L’Aquila est seule. Presque tous les premiers étages des maisons ont une partie qui a explosé.

Je me faisais une tout autre idée de ce tremblement de terre. Je croyais qu’il n'avait touché que le centre historique. Mais il n’en est rien. La secousse a traversé la ville toute entière. Il fallait que je vienne ici. Et on m’en rappelle immédiatement la raison : « Tu t’es souvenu que tu es Aquilani…» me dit-on. L’Aquila a été l'une des premières villes, il y a des années, à me donner le droit de cité honoraire. Et ici, on s’en souvient et on me le rappelle, comme un devoir. Venir voir ce qui est en train de se passer et le raconter. Jouer un rôle de mémoire. Je m’arrête devant la résidence universitaire. Durant ce tremblement de terre sont morts des jeunes et des vieux. Ceux qui, au lit, ont vu le plafond s’effondrer sur eux ou qui se sont effondrés dans le vide, et ceux qui ont essayé de se sauver par les escaliers, l’ossature la plus fragile du corps du bâtiment.

 

Les pompiers me laissent entrer à Onna. J’ai de la chance, on me reconnait, et on m’embrasse. Ils sont sales, couverts de poussière mais surtout de boue. Ils n’aiment pas que les journalistes aillent fourrer leurs nez partout : « Après, si un plafond leur tombe dessus et qu’ils restent coincés, c’est encore nous qui devrons aller les  repêcher », me dit un ingénieur romain, Gianluca, qui me fait cadeau de son casque flambant rouge, le rêve des enfants. Onna n’existe plus. Le terme de décombres est grillé. Il ne signifie plus rien. Dans mon carnet je fais la liste des objets que je vois. Un lavabo à terre, un livre photocopié, une poussette, mais surtout des lustres, des lustres, des lustres. A dire vrai, c’est quelque chose qu’on ne voit jamais hors des maisons. Mais ici, au contraire, on voit des lustres partout. Les plus fragiles, objets qui, les premiers, ont souvent donné l’alarme du tremblement de terre, inutilement. Une ville immobile et écroulée. On m’amène devant la maison où est morte une petite fille. Les pompiers sont au courant de tout. « Cette maison, tu vois,  elle était belle, elle avait l’air bien faite. Au lieu de cela, elle était construite sur des vieilles fondations ».

On n’a pas fait grand-chose pour contrôler.

 

La dignité extrême des ces gens, ce sont les pompiers qui me la racontent : « Personne ne nous demande rien. C’est comme si, pour eux, il était suffisant d’être restés en vie. Un petit vieux m’a dit : Tu pourrais fermer la fenêtre, sinon la poussière va rentrer. J’y suis allé, j’ai fermé la fenêtre, mais cette maison n’a plus de toit et il manque deux murs. Ici, il y a des gens qui n’ont pas encore compris la portée du tremblement de terre ».

 

Franco Arminio, un des poètes les plus importants de ce pays, le meilleur qui ait raconté un tremblement de terre et ce qu’il a généré, écrit dans une de ses poésies : Vingt-cinq ans après un tremblement de terre, il reste bien peu des morts. Mais des vivants, encore moins ».

Il est encore temps pour qu’il n’en soit pas ainsi dans les Abruzzes. Ne pas permettre la victoire de la spéculation comme cela a toujours été le cas dans le passé, c‘est vraiment l’unique hommage véritable, concret, qu'on puisse rendre aux morts de ce tremblement de terre, tués non pas par la terre qui tremble, mais par le ciment. »

Roberto Saviano, « La ricostruzione a rischio clan, ecco il partito del terremoto », publié sur La Repubblica le 14 avril 2009

(Traduction de l’italien par ImpasseSud)

 


A part ça, dans bien des camps (ils seraient 169), entre ennui (car pour des questions d'assurance, on ne permet pas aux rescapés de donner des coups de mains !?) et queues, la vie s'organise.  Il y a cependant encore au moins une grande tente avec près de cinq cents personnes (des nouveaux-nés aux centenaires + animaux) qui attendent depuis dix jours une meilleure installation. Comment se fait-il que Berlusconi n'intervienne pas personnellement, comme pour le scoop du dentier de nonna Anna  ? Peut-être que demain, quand le gouvernement ira tenir son Conseil des ministres à L'Aquila... L'école devrait recommencer, suivant les endroits, demain ou la semaine prochaine, pour un petit nombre d'enfants tout du moins. Au dehors et après avoir eu l'accord de la Protection civile, certains commerçants ont réouvert. Il est important que les médias continuent à suivre !

 


Tous mes billets sur le Tremblement de terre du 6 avril 2009 à L'Aquila 

1 : Jour de Pâques ... qui suit le tremblement de terre à L'Aquila

3 : Les lieux communs

4 : Avant et après

5 : Sur la scène et dans les coulisses

6 : L'éclosion des petits malins

7 : la parole aux blogueurs,

8 : Là aussi on vote... malgré tout

9 : Ce qu'aucun JT italien ne raconte

10 : Les Aquilani en colère vont protester à Rome

11 : A trois mois du séisme vers les Sommet du G8

12 : La parade du G8 à son apogée et la réponse des Aquilani

13 : L'erreur d'Obama

14 : Les Aquilani plus isolés que jamais

15 : Vu de loin

16 : La grande confusion

17 : 6 mois après, cahin-caha, mais toujours en dépit du bon sens

18 : Après une longue mise sous tutelle, les Aquilani reprennent possession de leur ville que le gouvernement laisse mourir
19 : Manoeuvres électorales sur Wikipédia
20 : Un dimanche après l'autre et à la barbe des instrumentalisations, le tissu social de la ville se reconstitue

21 : 1 an après !

22 : Un an après, le bilan

23 : Deux films qui racontent la réalité du post-séisme

24 : Vers une Union européenne de sinistrés ?

25 : 15 mois après, les Aquilani sont toujours sinistrés, abandonnés à leur sort et... matraqués
26, 27, etc... toute la suite ici

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Ecrit par ImpasseSud, le Mercredi 15 Avril 2009, 21:16 dans la rubrique "Actualité".

Commentaires et Mises à jour :

ImpasseSud
08-07-09 à 10:00

3 mois plus tard...

... rien n'est encore reconstruit, les gravats sont encore dans les rues, les évacués sous la tente, sur la côte adriatique, ou se sont arrangés tout seuls. Des 20 unités de logements promis pour reloger 13.000 personnes, seuls deux sont en chantier.

Par contre, de façon incompréhensible, l'Etat par l'intermédiaire de la Protection civile bloque ou freine toutes les initiatives locales (individuelles et commerciales), a exclus toutes les administrations locales des plans de gestion et de reconstruction, et préfère payer la somme faramineuse de 3 millions d'Euros par jour pour maintenir près de 60.000 personnes dans une dépendance étroite. 

Ne serait-on pas, ici aussi et comme après chaque tremblement de terre en Italie, en train de faire son beurre sur le dos et au dépens des Aquilani ? Pour en savoir plus, lire mes billets 6, 9, 10, 11.